Critique Ciné : The Damned (2025, direct to SVOD)

Critique Ciné : The Damned (2025, direct to SVOD)

The Damned // De Thordur Palsson. Avec Odessa Young, Joe Cole et Lewis Gribben.

 

Avec The Damned, Thordur Palsson signe son premier long-métrage après la série policière The Valhalla Murders. Cette fois, il délaisse l’intrigue criminelle contemporaine pour s’aventurer dans un territoire plus âpre et intemporel : celui du folk horror. Quiconque lit mes critiques (de films d’horreur plus particulièrement) sait à quel point, dans le registre des films d’horreur ce genre est l’un de mes préférés. Le décor ? Une côte islandaise battue par les vents, figée sous un hiver sans fin. L’histoire ? Un petit poste de pêche isolé où un équipage tente de survivre, jusqu’au jour où la mer dépose devant eux un autre équipage naufragé. Les secourir mettrait en péril leur propre survie. Les laisser mourir serait moralement inacceptable.

 

Au XIXe siècle, une veuve, Eva doit faire un choix impossible lorsque un navire coule au large de son poste de pêche : sauver les naufragés ou survivre à l'hiver avec les derniers vivres qui lui restent.

 

Ce dilemme, posé dès les premières minutes, agit comme une ombre portée sur tout le récit. Quoi qu’ils fassent, les personnages semblent condamnés. Et le spectateur, lui, est enfermé avec eux, pris dans un climat de tension sourde qui ne se relâche jamais vraiment. La grande force de The Damned réside dans son atmosphère. La caméra capte la lumière bleutée des paysages gelés, les vents qui hurlent au loin, les intérieurs étouffants où le bois craque comme sous le poids du froid. Chaque plan semble imprégné de cette humidité glaciale qui ronge les os. Palsson ne se contente pas de filmer l’Islande : il l’utilise comme un personnage à part entière, une entité menaçante et indifférente.

 

La bande-son renforce cette sensation d’isolement. Les rares silences sont pesants, presque plus angoissants que les sons. Par moments, un simple souffle de vent devient un avertissement. La musique, discrète mais précise, souligne la montée de l’angoisse sans la noyer sous des effets inutiles. Au centre de ce huis clos, Odessa Young incarne une jeune veuve qui a hérité du commandement de la station de pêche après la mort de son mari. Confrontée à un équipage masculin, elle impose son autorité avec retenue, évitant l’autoritarisme mais refusant de céder. Ce n’est pas un rôle flamboyant : la force de son interprétation réside dans la sobriété, la nuance. Son personnage doit gérer à la fois la peur qui s’installe et la responsabilité de maintenir un semblant de cohésion dans le groupe.

 

Face à elle, Joe Cole et Rory McCann apportent une présence solide, chacun incarnant une facette différente de la survie : la loyauté, la méfiance, ou parfois l’instinct brut. L’alchimie entre les comédiens fonctionne, donnant l’impression d’un équipage soudé malgré les tensions qui grondent. Le film dure à peine une heure et demie, mais son rythme pourra sembler glacial à certains spectateurs. L’action est confinée à un espace réduit : une cabane, quelques mètres de neige, un rivage où l’on devine des présences invisibles. Ce choix, loin de limiter le film, renforce l’impression d’être pris au piège. Toutefois, cette économie de lieux et d’événements s’accompagne d’une narration parfois étirée, ce qui pourra rebuter ceux qui attendent un déferlement d’horreur.

 

Pour d’autres, ce rythme lent sera au contraire un atout : la montée de la tension s’effectue par petites touches, comme une tempête qui approche lentement mais inexorablement. Palsson adopte la logique du “slow burn” : tout n’est pas montré, tout n’est pas expliqué, mais la menace est toujours là. Sans entrer dans les détails pour préserver la découverte, l’histoire bascule vers le fantastique par petites fissures. Le folklore islandais, avec ses esprits rancuniers et ses légendes maritimes, plane sur chaque scène. Ce n’est pas un déluge d’effets spéciaux ou de monstres : la peur naît surtout du sentiment que quelque chose, invisible, observe et juge. Quelques éclats de violence ponctuent le récit, utilisés avec parcimonie. 

 

Un coup de hache, une gorge tranchée, une apparition fugace : ces instants marquent d’autant plus qu’ils surgissent dans un décor où tout semblait figé. Palsson prouve qu’il n’est pas nécessaire de multiplier les effets pour frapper fort. Malgré cette maîtrise de l’atmosphère, The Damned trébuche dans son dernier acte. Après avoir patiemment construit sa tension, le film précipite sa conclusion. Les événements se bousculent, les révélations tombent trop vite, et le spectateur n’a pas le temps de s’imprégner pleinement de l’horreur finale. Cette accélération tranche avec le rythme posé du reste du récit et laisse un sentiment d’inachevé. C’est d’autant plus frustrant que le film avait jusque-là maintenu un équilibre rare entre horreur psychologique et récit de survie. 

 

On sort du film avec une légère impression de “pourquoi tout cela ?” ou “comment ne l’ont-ils pas vu venir ?”. Ce n’est pas suffisant pour gâcher l’expérience, mais cela affaiblit l’impact de la dernière image. En dépit de ces réserves, The Damned reste une proposition intéressante dans le paysage du cinéma d’horreur contemporain. Peu de films parviennent à conjuguer un cadre historique crédible, un folklore local et une mise en scène aussi épurée. Le soin apporté aux costumes, aux décors et aux dialogues contribue à l’authenticité du récit. Il faut aussi saluer la cohérence émotionnelle : les personnages agissent de manière logique, évitant les clichés habituels du genre. Pas de décisions absurdes prises pour faire avancer l’intrigue : chaque choix découle d’un contexte crédible, ce qui rend leur chute encore plus amère.

 

Le film explore également un thème souvent négligé : celui de l’injustice implacable. Ici, même en agissant correctement, les personnages sont frappés par la malédiction. Cela confère au récit une tonalité fataliste, presque tragique, où le destin se referme sur eux comme la glace sur la mer. Pour un premier long-métrage, The Damned démontre un sens certain de l’atmosphère et une capacité à diriger ses acteurs avec finesse. Palsson semble plus intéressé par l’installation d’un climat que par la surenchère d’effets, ce qui laisse espérer des œuvres futures encore plus abouties. 

 

Ce n’est pas un film d’horreur destiné à effrayer par des sursauts répétés ; c’est une plongée dans un univers où l’air même semble peser, où chaque pas dans la neige est une lutte, et où le véritable ennemi pourrait bien être l’impuissance face à l’inévitable. En définitive, The Damned est une œuvre imparfaite mais singulière, qui marie isolement, légendes et désespoir avec un sens aigu de l’image. Pour les amateurs de folk horror et de récits confinés, c’est une expérience à tenter pour se laisser envelopper par la beauté glaciale de l’Islande.

 

Note : 7/10. En bref, The Damned est une œuvre imparfaite mais singulière, qui marie isolement, légendes et désespoir avec un sens aigu de l’image. Pour les amateurs de folk horror.

Sorti le 5 octobre 2025 en France directement en VOD

 

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