Critique Ciné : Friendship (2025, direct to SVOD)

Critique Ciné : Friendship (2025, direct to SVOD)

Friendship // De Andrew DeYoung. Avec Tim Robinson, Paul Rudd et Kate Mara.

 

Parfois, Hollywood adore nous vendre l’idée que l’amitié masculine est ce havre de complicité virile, bourré de blagues potaches et de bières partagées autour d’un barbecue. Friendship, le nouveau film d’Andrew DeYoung, prend ce cliché, l’écrase sous une semelle crasseuse et en fait une comédie noire qui tient plus de la dissection sociale que du feel-good movie. Avec Tim Robinson et Paul Rudd, l’affiche promettait un duo comique improbable. Le résultat, lui, ressemble davantage à une étude de cas sur l’embarras, l’obsession et la solitude. Le pitch est simple, presque anodin : Craig Waterman (Tim Robinson) est un type ordinaire, marié, père, vaguement coincé dans une vie de banlieue fade. 

 

Craig Waterman sait profiter de la vie et ne voit aucune raison de changer quoi que ce soit ou de se faire de nouveaux amis... jusqu'à ce que le présentateur météo Brian emménage dans le quartier. Mystérieux mais amical, macho mais vulnérable, Brian transforme tout pour Craig, mais l'immaturité affective de Craig menace de ruiner cette amitié, et peut-être tout le reste de sa vie.

 

Sa femme Tami (Kate Mara) sort tout juste d’un cancer, son couple est bancal, son fils lui échappe, et lui… il s’accroche à son sourire crispé comme si ça suffisait pour exister. Craig est l’archétype de ces hommes qui parlent beaucoup mais n’ont rien à dire, persuadés qu’un slogan de bureau ou une phrase motivante piquée à LinkedIn peut sauver leur vie sociale. Puis débarque Austin Carmichael (Paul Rudd), son nouveau voisin. Austin est tout ce que Craig n’est pas : cool, détendu, vaguement rock’n’roll malgré son job de présentateur météo local. En quelques minutes, Craig tombe dans un coup de foudre amical. Enfin quelqu’un à admirer, enfin une promesse de camaraderie. 

 

Sauf que l’amitié, dans Friendship, ressemble à une pente glissante vers la gêne totale. Là où un film comme I Love You, Man célébrait avec tendresse l’embarras de deux potes en devenir, Friendship choisit l’autre route : l’inconfort, l’excès et la perte de repères. Tim Robinson campe un Craig pathétique, parfois attendrissant, souvent insupportable, toujours en décalage. Sa manière de transformer la moindre interaction sociale en champ de mines est à la fois hilarante et atroce à regarder. Dès la scène du groupe de soutien au cancer, quand il parvient à ramener le sujet à lui-même, le ton est donné : ce personnage est un désastre ambulant, et son incapacité à lire les émotions des autres va peu à peu l’enfermer dans un gouffre.

 

Paul Rudd, de son côté, joue Austin comme une version alternative de ses rôles habituels : l’ami idéal, un peu trop parfait, une façade qui cache ses propres fragilités. Avec sa moustache seventies et son allure de rockeur fatigué, il dégage ce charme facile qui rend la chute encore plus dure quand Craig s’accroche à lui avec la ferveur d’un naufragé. L’amitié se transforme vite en relation à sens unique, Craig étouffant Austin à force de maladresses, jusqu’au moment inévitable où tout explose. Le film est produit par A24, et ça se sent : absurdité assumée, malaise étiré, ruptures de ton. La mise en scène de DeYoung oscille entre la comédie grinçante et le drame psychologique, comme si The Office rencontrait un film d’Ari Aster dans une banlieue pavillonnaire. 

 

Le problème, c’est que cette étrangeté finit parfois par tourner en rond. Robinson est un génie du malaise en sketch court (I Think You Should Leave sur Netflix en est la preuve), mais sur 1h30, la mécanique s’épuise. On rit, puis on grimace, puis on se demande si le film ne se complaît pas un peu trop dans l’idée de nous voir souffrir. Certaines séquences restent mémorables, comme ce fameux moment où Craig, après avoir perdu les pédales lors d’une soirée avec les amis d’Austin, s’excuse en s’enfonçant une barre de savon entière dans la bouche. C’est grotesque, gênant, et c’est exactement la marque de fabrique de Robinson : pousser l’absurde jusqu’à l’autodestruction. D’autres scènes, en revanche, frôlent la caricature. 

 

L’épisode du crapaud hallucinogène, par exemple, illustre parfaitement les limites de cette comédie : une idée drôle sur le papier, mais qui accouche d’une hallucination d’une banalité confondante. On devine l’intention satirique, mais l’effet comique se dissout trop vite. Ce qui sauve Friendship, c’est son regard sur l’amitié masculine et la solitude contemporaine. Craig n’est pas seulement un boulet social, il incarne ce malaise très réel des hommes qui ne savent pas créer de liens authentiques. L’éducation, la virilité mal digérée, la peur de paraître faible : tout ça fabrique des Craig, maladroits et désespérés, qui s’accrochent à la première main tendue. 

 

Le film aurait pu en faire une fable douce-amère ; il préfère la surenchère et le malaise, mais au moins il met le doigt sur quelque chose de juste : la difficulté d’admettre qu’un ami peut être autant un besoin vital qu’une relation bancale. Kate Mara, pourtant, méritait mieux. Son personnage de Tami, femme forte mais fatiguée, reste en arrière-plan, alors que son regard désabusé sur son mari aurait pu enrichir le récit. Le scénario préfère se concentrer sur la spirale obsessionnelle de Craig, laissant les personnages féminins réduits à des ombres. C’est dommage, car cette dimension aurait donné plus de poids émotionnel à la farce. Visuellement, DeYoung joue la carte du réalisme terne, avec des cadres précis et une lumière qui accentue l’ennui du quotidien. 

 

Rien de spectaculaire, mais une esthétique cohérente avec l’histoire d’un type banal enfermé dans sa propre médiocrité. La musique, elle, ajoute une touche de décalage bienvenue, soulignant l’absurdité de certaines situations. Au final, Friendship est une comédie noire inégale : brillante par moments, fatigante à d’autres. Robinson et Rudd forment un duo étrange, parfois explosif, parfois frustrant. Le film ne plaira pas à tout le monde – et c’est peut-être volontaire. Ceux qui aiment les plongées dans l’embarras social et le malaise à haute dose trouveront ici une perle rare. Les autres risquent de décrocher à mi-chemin, épuisés par tant de grimaces et de désastres relationnels.

 

Moi, j’ai oscillé entre fascination et agacement. Fascination devant ce portrait cru d’un homme paumé qui confond amitié et possession. Agacement devant un récit qui se perd dans ses excentricités et ne sait pas toujours s’arrêter avant la saturation. Mais une chose est sûre : Friendship ne laisse pas indifférent. Et dans un paysage ciné saturé de comédies interchangeables, ça reste une qualité, même quand le malaise prend le dessus.

 

Note : 6.5/10. En bref, Friendship est une comédie noire inégale : brillante par moments, fatigante à d’autres. Robinson et Rudd forment un duo étrange, parfois explosif, parfois frustrant. Le film ne plaira pas à tout le monde – et c’est peut-être volontaire.

Sorti le 18 septembre 2025 directement en SVOD

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