Critique Ciné : Left-Handed Girl (2025)

Critique Ciné : Left-Handed Girl (2025)

Left-Handed Girl // De Shih-Ching Tsou. Avec Janel Tsai, Nina Ye, Shi-Yuan Ma.

 

Le cinéma taïwanais n’arrive pas tous les jours sur nos écrans (même si c’est le 2ème film après Gangs of Taiwan en 2 mois), et encore moins avec la voix singulière d’une réalisatrice qui signe son premier long-métrage en solo. Avec Left-Handed Girl, Shih-ching Tsou – déjà connue pour avoir collaboré avec Sean Baker – plonge dans le quotidien d’une famille de Taipei. À travers un regard à hauteur d’enfant, elle filme les petits drames, les colères rentrées, les frustrations d’adultes et les contradictions d’une société urbaine en mutation. 

 

Une mère célibataire et ses deux filles arrivent à Taipei pour ouvrir une petite cantine au cœur d'un marché nocturne de la capitale taiwanaise. Chacune d'entre elles doit trouver un moyen de s'adapter à cette nouvelle vie et réussir à maintenir l'unité familiale.

 

Sur le papier, tout est là pour séduire : un décor vivant avec ses marchés nocturnes, une photographie colorée qui capte les nuances de la ville, et trois actrices qui portent à bout de bras l’émotion du récit. Pourtant, malgré ces atouts, le film peine à trouver son équilibre. Left-Handed Girl suit une famille composée d’une mère et de ses deux filles. Chaque membre a sa trajectoire, ses secrets, ses petits mensonges. La mère, surendettée, tente de maintenir un semblant de stabilité malgré la pression financière. L’aînée cherche à s’émanciper, quitte à prendre des décisions discutables. Quant à la plus jeune, elle se laisse emporter par une croyance imposée par le grand-père, ce qui provoque un comportement étrange.

 

L’idée est séduisante : montrer que même dans une cellule familiale soudée en apparence, chacun avance masqué, avec ses propres combats. Mais la narration s’éparpille. Les sous-intrigues s’empilent sans hiérarchie claire, et les enjeux les plus prometteurs sont parfois relégués à l’arrière-plan. Visuellement, Shih-ching Tsou offre un travail soigné. Les scènes tournées dans les marchés nocturnes sont particulièrement réussies : néons, mouvements de caméra fluides, couleurs saturées… il y a une vraie recherche esthétique. Ces choix donnent de la texture au film et créent une atmosphère presque sensorielle.

 

Mais la mise en scène finit par se répéter. Certains mouvements de caméra semblent recyclés, comme s’il fallait combler des vides narratifs. Le montage, lui, manque d’énergie. Là où l’histoire aurait gagné en intensité avec des coupes plus resserrées, le rythme reste trop neutre. Résultat : les émotions ne montent pas, et certaines séquences paraissent étirées au-delà du nécessaire. Ce qui fonctionne réellement dans Left-Handed Girl, ce sont ses personnages. La petite Nina Ye, seulement âgée de neuf ans, impressionne par sa justesse. Elle réussit à incarner une enfant à la fois naïve et mature, coincée dans un monde d’adultes trop lourds pour ses épaules. 

 

La mère, campée avec sobriété, porte les inquiétudes financières et familiales sans jamais tomber dans l’excès. Quant à l’aînée, son parcours aurait pu devenir le fil conducteur le plus fort du récit, mais il reste traité de façon trop superficielle. La dynamique entre les trois fonctionne, mais elle se dilue dans des détours scénaristiques parfois inutiles. Le film aurait gagné à rester concentré sur ce trio et à creuser davantage leurs conflits intimes plutôt que d’élargir vers des intrigues annexes. Là où Left-Handed Girl réussit, c’est dans sa capacité à créer des moments suspendus. Un vol de porte-clé, un anniversaire qui dérape, une balade dans les rues de Taipei : autant de scènes simples, filmées avec une vraie sensibilité. 

 

Le spectateur est ramené à une perspective enfantine où chaque détail prend une importance démesurée. Mais à côté de cette poésie, une frustration grandit. Car à force de multiplier les pistes, le scénario finit par tourner à vide. Certaines problématiques, comme la croyance de la fillette ou les choix douteux de l’aînée, sont lancées avec vigueur mais jamais explorées jusqu’au bout. Le film laisse l’impression d’un puzzle incomplet, comme si des pièces essentielles manquaient. La patte de Sean Baker, avec qui Shih-ching Tsou a déjà travaillé, se ressent dans ce premier essai solo. 

 

Caméra proche des visages, grande place donnée aux décors urbains, attention portée aux marginaux et aux laissés-pour-compte : les influences sont claires. Cette filiation offre de beaux moments, mais elle souligne aussi un manque de maturité dans l’écriture. Là où Baker parvient à tisser des récits cohérents malgré leur apparente simplicité, Tsou peine à canaliser ses idées. Autre point faible : la bande originale. Les musiques s’effacent au lieu d’accompagner l’émotion. Elles semblent plaquées, sans réelle cohérence avec l’image. Dans un film qui mise autant sur l’ambiance, cette absence de relief sonore se fait cruellement sentir.

 

Left-Handed Girl est un film qui divise. D’un côté, la réalisation offre des images fortes, des décors vibrants et un casting solide. De l’autre, le scénario manque de clarté, le montage freine l’émotion, et certaines sous-intrigues desservent la force du trio central. Il reste un premier long-métrage prometteur, avec une réalisatrice qui possède un vrai regard et une sincérité indéniable. Mais ce premier essai laisse aussi une impression de brouillon, comme si Shih-ching Tsou n’avait pas encore trouvé comment équilibrer esthétique et narration. Left-Handed Girl n’est pas un film raté, mais c’est un film inabouti. 

 

Il a de beaux moments, parfois touchants, parfois frustrants, mais il n’arrive pas à pleinement transformer ses promesses en récit fort. Pour un premier long-métrage, c’est une carte de visite encourageante qui mérite qu’on garde un œil attentif sur la carrière future de Shih-ching Tsou. Ce voyage dans les ruelles de Taipei rappelle que le cinéma peut capturer des instants de vie universels. Reste à espérer que le prochain projet de la réalisatrice saura transformer cette belle énergie visuelle en une histoire plus resserrée et plus percutante.

 

Note : 6/10. En bref, Left-Handed Girl  a de beaux moments, parfois touchants, parfois frustrants, mais il n’arrive pas à pleinement transformer ses promesses en récit fort. 

Sorti le 17 septembre 2025 au cinéma

 

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