Critique Ciné : Sorda (2026)

Critique Ciné : Sorda (2026)

Sorda // De Eva Libertad García. Avec Miriam Garlo, Álvaro Cervantes et Elena Irureta.

 

Avec Sorda, la réalisateur Eva Libertad s’attaque à un thème rarement traité avec justesse : la vie quotidienne d’une femme sourde dans un monde qui n’est pas pensé pour elle. En suivant Ángela, une future mère confrontée à ses angoisses, le film questionne la maternité, la communication et surtout l’isolement que provoque une société incapable d’écouter vraiment. Le scénario de Sorda semble au départ assez simple : Ángela, jeune femme sourde, attend un enfant avec son compagnon Héctor, qui entend parfaitement. La grossesse réveille chez elle une inquiétude grandissante : comment établir un lien avec un bébé qui, lui, sera probablement entendant ? Quand l’enfant naît, cette crainte devient réalité.

 

Sourde de naissance, Angela attend son premier enfant. Malgré le soutien de son compagnon, elle s'inquiète : saura-t-elle créer un lien avec sa fille ?Comment apprendre à devenir mère dans un monde qui oublie souvent d’inclure ceux qui n’entendent pas ?

 

À partir de là, tout bascule. Ángela se retrouve face à une société qui ne lui fait pas de place. Les sons qui rythment la vie quotidienne – le cri d’un bébé, une sonnette, une mélodie – lui échappent totalement. Même dans son cercle proche, avec son compagnon et ses parents, elle se sent mise à l’écart. Il suffit qu’elle détourne le regard une seconde pour ne plus comprendre ce qui se dit. Cette fragilité, Libertad la filme sans détour, sans pathos inutile, et c’est ce qui donne au film sa puissance. Ce que j’ai apprécié dans Sorda, c’est la manière dont Ángela est représentée. Trop souvent, le cinéma enferme les personnages handicapés dans deux caricatures : soit des héros inspirants qui surmontent tout avec le sourire, soit des êtres aigris qui n’existent qu’à travers leurs souffrances. 

 

Ici, rien de tout ça. Ángela est montrée dans toute sa complexité : parfois tendre, parfois égoïste, parfois perdue. Elle doute, se trompe, se replie sur elle-même. En d’autres mots, elle est humaine. Ce regard empêche toute condescendance et oblige à se confronter à une vérité beaucoup plus intéressante : la surdité ne définit pas tout un être, elle fait partie de lui, avec ses forces et ses limites. Ce qui rend Sorda particulièrement fort, c’est la manière dont le film relie la surdité à la maternité. Devenir parent, c’est déjà se sentir vulnérable. Mais pour Ángela, cette vulnérabilité est doublée par la peur de ne pas être à la hauteur face à une société qui valorise l’oralité et le son.

 

Une scène m’a particulièrement marqué : la petite prononce son premier mot, « agua », et sa mère ne peut pas l’entendre. Cet instant, que beaucoup de parents vivent comme une joie, devient pour Ángela une nouvelle fracture. Le film ne cherche pas à l’enrober de douceur : c’est une douleur crue, presque brutale. À travers cette expérience, Libertad montre la maternité sous un angle rarement abordé au cinéma, en soulignant que la société rend la tâche encore plus difficile pour les personnes en situation de handicap. Eva Libertad joue beaucoup avec le son et l’absence de son. Le spectateur est régulièrement placé dans la perspective d’Ángela, plongé dans un silence absolu ou un brouhaha étouffé. 

 

Cette mise en scène n’est pas un simple effet de style : elle permet de ressentir, même brièvement, ce que signifie évoluer dans un monde sonore sans y avoir accès. Le langage des signes, utilisé dans plusieurs scènes, n’est pas présenté comme un détail exotique. Il devient la colonne vertébrale de la communication entre les personnages. Grâce à un usage intelligent des sous-titres, le film reste accessible, mais surtout, il intègre le spectateur entendant dans une réalité qui n’est pas la sienne. Miriam Garlo, actrice sourde, porte le film avec une interprétation nuancée. Son jeu ne repose pas sur de grands discours mais sur les gestes, les regards, les silences. Chaque mouvement devient une émotion. 

 

Elle incarne Ángela sans chercher à provoquer la pitié, ce qui rend son personnage encore plus crédible. Face à elle, Álvaro Cervantes, qui joue Héctor, livre une performance solide. Son rôle est moins spectaculaire, mais il parvient à montrer les contradictions d’un compagnon partagé entre l’amour et l’impuissance. Leur relation est le cœur du film, et les deux acteurs réussissent à la rendre authentique, avec ses tensions et ses moments de tendresse. En racontant l’histoire d’Ángela, Sorda met aussi en lumière une société qui n’est pas adaptée aux personnes sourdes. Trop souvent, les malentendants sont perçus comme des « problèmes » à corriger – il suffit d’un appareil, d’un effort supplémentaire. 

 

Le film refuse cette vision simpliste. Il rappelle que l’enjeu n’est pas seulement médical, mais social. Dans plusieurs scènes, Ángela se heurte à l’incompréhension, voire à l’impatience des autres. Ces détails, que beaucoup de spectateurs entendant n’auraient peut-être jamais remarqués dans la vraie vie, prennent ici toute leur importance. Sorda n’est pas une œuvre qui cherche à rassurer. Elle commence avec une douceur apparente, mais très vite, elle bouscule. À mesure que l’histoire avance, l’inconfort grandit. Ce malaise n’est pas un défaut, au contraire : il force à regarder la réalité en face. En sortant du film, une question persiste : comment élever un enfant dans un monde qui refuse d’entendre ? 

 

Cette interrogation dépasse largement le cadre de la surdité et résonne dans toutes les situations où la société impose une norme excluante. Pour moi, Sorda est une œuvre précieuse. Pas parce qu’elle cherche à faire pleurer ou à donner une leçon de morale, mais parce qu’elle place le spectateur dans une position inhabituelle : celle de l’étranger dans son propre monde. La performance de Miriam Garlo, la finesse de la mise en scène et la sincérité du récit en font un film marquant. Ce n’est pas un drame sucré, ni un catalogue de bons sentiments. C’est un portrait réaliste, parfois dur, mais profondément humain.

 

En abordant la maternité à travers le prisme de la surdité, Eva Libertad propose un cinéma qui dérange, qui interpelle et qui, surtout, oblige à réfléchir. Sorda mérite d’être vu, non seulement comme une œuvre artistique, mais aussi comme une invitation à repenser la manière dont chacun perçoit le silence et la différence.

 

Note : 7.5/10. En bref, en abordant la maternité à travers le prisme de la surdité, Eva Libertad propose un cinéma qui dérange, qui interpelle et qui, surtout, oblige à réfléchir. 

Sorti le 29 avril 2026 au cinéma

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