28 Septembre 2025
Lorsque j’ai lancé House of Guinness, j’avais évidemment en tête la réputation de Steven Knight. Le créateur de Peaky Blinders traîne derrière lui une carrière faite de hauts et de bas, entre projets enthousiasmants et tentatives moins convaincantes. En choisissant cette fois de s’attaquer à l’histoire de la famille Guinness, il s’est offert un terrain riche en tensions dramatiques et en enjeux historiques. Après avoir vu l’intégralité de cette première saison de huit épisodes, je peux dire que l’expérience m’a laissé partagé, entre fascination pour l’univers mis en scène et frustration face à certains choix narratifs.
Au XIXe siècle, l'histoire de la famille irlandaise à l'origine de la marque de bière emblématique, Guinness. À la mort de Benjamin Guinness, son testament confie l’empire brassicole à deux de ses fils, Edward et Arthur, excluant les deux autres héritiers. Cette décision déclenche des rivalités familiales au sein d’une Irlande en pleine agitation sociale. Entre secrets, trahisons et enjeux de pouvoir, l’héritage Guinness devient le cœur d’un affrontement fraternel.
La série s’installe dans le Dublin de 1868, une ville secouée par des bouleversements politiques, économiques et sociaux. La famine n’est pas encore un souvenir lointain, et les tensions liées à l’indépendance irlandaise grondent. Au centre de ce tumulte trône la brasserie Guinness, un empire industriel qui fait vivre une grande partie de la population locale tout en alimentant la fortune d’une famille devenue incontournable. La mort du patriarche, Sir Benjamin Guinness, vient tout bouleverser et déclenche une lutte de pouvoir interne qui sert de fil conducteur à la saison. Ce choix de contexte fonctionne bien, car il place la fiction au carrefour de l’histoire collective et des conflits familiaux.
L’entreprise n’est pas seulement une source de richesse : c’est un symbole de domination, de compromis politiques et de tensions sociales. L’idée de montrer cette dynastie à un moment charnière donne immédiatement de la matière dramatique. Dès les premières scènes, Sean Rafferty, interprété par James Norton, s’impose comme une figure marquante. Contremaître brutal et stratège, il agit comme un pivot entre le monde des ouvriers et celui des héritiers. Sa manière d’incarner la violence et l’autorité permet à la série d’entrer rapidement dans le vif du sujet. Son personnage est construit pour capter l’attention, mais il ne monopolise pas l’intrigue.
Au fil des épisodes, la narration se recentre sur les enfants Guinness, ce qui donne un équilibre intéressant entre l’extérieur, avec la rue et les ouvriers, et l’intérieur, avec les salons familiaux et les rancunes. L’intérêt principal de House of Guinness réside dans la manière dont sont dessinés les quatre enfants. Chacun d’eux incarne une fragilité particulière qui rend la lutte pour la succession plus complexe qu’un simple affrontement d’ego. Arthur, interprété par Anthony Boyle, est ambitieux mais instable. Il rêve de pouvoir politique, mais ses excès le rattrapent sans cesse. Son homosexualité, tolérée en silence mais constamment menaçante, ajoute une tension personnelle au milieu de ses ambitions.
Edward, joué par Louis Partridge, apparaît plus pragmatique et semble capable de gérer l’entreprise, mais ses idéaux se heurtent vite aux réalités du commerce et de la politique. Anne, incarnée par Emily Fairn, reste l’une des figures les plus lucides malgré la marginalisation imposée par son statut de femme. Son regard extérieur apporte une autre perspective aux intrigues, même si la série ne lui laisse pas toujours l’espace qu’elle mériterait. Enfin, Benjamin Jr, joué par Fionn O’Shea, se perd dans ses addictions et symbolise l’autodestruction. Là où ses frères et sa sœur tentent encore de sauver les apparences, lui accepte sa chute comme une évidence.
Ce quatuor, avec leurs forces et leurs failles, nourrit la dramaturgie. Leurs querelles familiales ne sont pas seulement privées. Elles ont des répercussions sur une ville entière dépendante de leur empire. Cette imbrication constante entre l’intime et le collectif donne à la série une densité qui dépasse la simple fresque familiale. Il est difficile de ne pas penser à Succession en suivant ces luttes intestines. Les similitudes sautent aux yeux : un patriarche disparu, des enfants qui se déchirent pour hériter d’un pouvoir écrasant, un environnement économique et politique en toile de fond. Pourtant, House of Guinness prend une direction différente en insistant sur le poids de l’histoire irlandaise.
Les références à la lutte pour l’indépendance et aux révoltes populaires ancrent la série dans une réalité que Succession n’a jamais cherché à explorer. Cela dit, tout n’est pas maîtrisé. Certains épisodes souffrent d’un rythme inégal. À partir du cinquième, l’intrigue s’étire plus qu’elle ne progresse réellement. Les mêmes conflits reviennent, les rancunes sont ressassées, et l’ensemble perd parfois de son intensité. Huit épisodes semblaient peut-être trop pour ce qui aurait pu être resserré en six. Ce qui frappe d’emblée, c’est la manière dont Steven Knight choisit de moderniser son récit. La bande-son, marquée par des sonorités contemporaines, tranche avec le XIXe siècle reconstitué.
Les costumes et décors s’ancrent dans l’époque, mais la mise en scène assume une approche stylisée. Ces choix divisent forcément. Certains y verront un anachronisme agaçant, d’autres apprécieront le décalage qui empêche le récit de sombrer dans un académisme trop classique. Pour ma part, j’ai trouvé que cette approche fonctionnait la plupart du temps, même si elle pouvait parfois détourner l’attention de l’intrigue. Au-delà de ses intrigues familiales, House of Guinness interroge la manière dont le pouvoir se transmet et se dénature. Chaque héritier est prisonnier de ce qu’il représente : un nom lourd à porter, une fortune qui attire autant qu’elle détruit, et une entreprise dont la prospérité repose sur des compromis douteux avec le pouvoir britannique.
L’arrière-plan politique renforce cette impression que la dynastie Guinness se tient au bord d’un gouffre, un pied dans le luxe et l’autre dans un pays qui gronde de colère. Ce contraste entre richesse et fragilité traverse toute la saison. J’ai trouvé intéressant de voir comment les privilèges ne protègent pas de la tragédie, mais la déplacent ailleurs, dans des dilemmes intimes et des relations abîmées. Après huit épisodes, le bilan reste nuancé. La richesse du contexte historique et social, la présence de personnages bien définis et l’investissement évident du casting donnent à la série une réelle consistance.
L’esthétique visuelle et sonore, parfois déstabilisante, contribue à différencier House of Guinness des productions historiques trop sages. Pourtant, la longueur inutile de certains passages et le traitement inégal des personnages secondaires limitent la portée de l’ensemble. À vouloir multiplier les arcs narratifs, la série dilue parfois la tension principale. House of Guinness ne révolutionne pas la série historique, mais elle propose un regard intéressant sur une dynastie qui a marqué l’Irlande. Ce mélange de luttes familiales, de drame politique et de réflexion sur l’héritage fonctionne globalement, même si l’ensemble aurait gagné à être plus resserré.
Steven Knight prouve encore une fois qu’il sait créer des univers forts, même si cette nouvelle création ne possède pas toujours l’impact de ses œuvres précédentes. Regarder cette première saison, c’est accepter une fresque qui oscille entre éclats de puissance et moments de flottement. Ce n’est pas une série qui cherche à flatter à chaque instant, mais plutôt une plongée dans un monde où le pouvoir écrase autant qu’il fascine. Pour ma part, je suis curieux de voir si une éventuelle deuxième saison saura affiner cette proposition et donner encore plus de profondeur à des personnages qui n’ont pas encore tout révélé.
Note : 6.5/10. En bref, Steven Knight prouve encore une fois qu’il sait créer des univers forts, même si cette nouvelle création ne possède pas toujours l’impact de ses œuvres précédentes.
Disponible sur Netflix
Une saison 2 de House of Guinness a été confirmée par Steven Knight mais pas encore par Netflix.
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