1 Octobre 2025
Classe Moyenne // De Antony Cordier. Avec Laurent Lafitte, Élodie Bouchez, Ramzy Bedia et Laure Calamy.
Dans Classe Moyenne, Antony Cordier met en scène une confrontation sociale qui se transforme peu à peu en un jeu de massacre drôle, grinçant et sans morale. Ce film présenté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes assume son ton satirique, en s’amusant à gratter là où ça fait mal : les rapports entre riches et pauvres, la reproduction des inégalités et les hypocrisies de chacun. Derrière son titre assez neutre, Classe Moyenne cache une comédie noire, parfois jubilatoire, parfois répétitive, mais qui ne laisse pas indifférent. Le décor est planté : Philippe (Laurent Lafitte), avocat d’affaires, et Laurence (Élodie Bouchez), actrice sur le déclin, possèdent une somptueuse villa avec piscine à débordement.
Mehdi a prévu de passer un été tranquille dans la somptueuse demeure de ses beaux-parents. Mais dès son arrivée, un conflit éclate entre la famille de sa fiancée et le couple de gardiens de la villa. Comme Mehdi est issu d’un milieu modeste, il pense pouvoir mener les négociations entre les deux parties et ramener tout le monde à la raison. Pourtant, tout s’envenime…
Ils n’y vivent que quelques mois dans l’année, laissant le soin à un couple de gardiens, les Azizi (Ramzy Bedia et Laure Calamy), de l’entretenir en leur absence. Tout se passe au black, dans une forme d’arrangement tacite qui arrange tout le monde… du moins en apparence. Les riches employeurs affichent une condescendance feutrée, parfois involontaire mais toujours blessante. Les employés encaissent, ravalent leur fierté, jusqu’au moment où la colère finit par exploser. Entre ces deux clans, un personnage tente de faire le lien : Mehdi (Sami Outalbali), jeune avocat brillant, issu d’un milieu modeste et désormais en couple avec Garance (Noée Abita), la fille des propriétaires.
Médiateur malgré lui, il découvre combien il est difficile de concilier ses origines populaires avec les codes d’une bourgeoisie qui ne l’acceptera jamais totalement. Dès les premières scènes, Classe Moyenne affiche son intention : se moquer des puissants autant que des exploités. Philippe, campé par un Laurent Lafitte parfaitement à l’aise, incarne l’arrogance d’une élite persuadée de tout savoir mieux que les autres. Sa passion pour les citations latines ou ses petites humiliations quotidiennes font de lui un personnage ridicule autant que détestable. À ses côtés, Laurence (Élodie Bouchez) rêve de reconquérir une crédibilité artistique après une carrière basée plus sur son physique que sur son talent.
Superficielle, un peu perdue, elle tente d’exister autrement que dans l’ombre de son mari. Face à eux, Ramzy Bedia et Laure Calamy incarnent des employés en colère, mais loin d’être idéalisés. Le couple Azizi est débrouillard, parfois roublard, et prêt à profiter de chaque faille du système. Laure Calamy, notamment, s’amuse dans un rôle en roue libre qui lui va parfaitement, confirmant une fois de plus son aisance dans la comédie. Cette opposition frontale donne lieu à une succession de scènes où les rapports de domination s’inversent, où les masques tombent, où la bienséance vole en éclats. Tout le monde triche, tout le monde profite, et personne ne sort grandi de cette guerre sociale.
La comparaison avec Parasite de Bong Joon-ho est inévitable. Deux familles, une relation de dépendance qui dérape, et une montée progressive vers le chaos. Pourtant, Cordier s’éloigne assez vite du modèle sud-coréen. Là où Parasite construisait une fable avec une morale finale, Classe Moyenne choisit le cynisme pur. Pas de leçon, pas de message édifiant : juste une observation amusée et cruelle des bassesses humaines. C’est ce choix qui rend le film à la fois savoureux et frustrant. Savoureux, parce que les dialogues sont souvent bien écrits et les situations absurdes font mouche. Frustrant, car la deuxième partie s’essouffle, répétant parfois les mêmes tensions, sans approfondir le propos.
Le film aurait gagné à être plus resserré : un quart d’heure de moins n’aurait pas nui à son efficacité. Mais malgré ce léger ventre mou, le dénouement, cruel et amoral, laisse une impression durable. L’une des grandes réussites de Classe Moyenne est son casting. Laurent Lafitte excelle dans les rôles d’hommes hautains, méprisants et odieux. Ici, il joue sur une ligne fine entre caricature et crédibilité, sans jamais en faire trop. Élodie Bouchez, dans le rôle de l’actrice vieillissante, trouve un ton juste entre fragilité et ridicule. Sa manière de s’accrocher à un retour impossible au théâtre intellectuel ajoute une touche de pathétique à la comédie. Ramzy Bedia confirme son talent pour des rôles plus nuancés, même si son personnage reste plus prévisible que dans d’autres films récents.
Quant à Laure Calamy, elle illumine l’écran par son énergie et sa spontanéité. Sa capacité à basculer du rire à la colère donne un relief bienvenu à cette satire sociale. Sami Outalbali, enfin, incarne le seul personnage véritablement attachant. Son Mehdi, coincé entre deux mondes, symbolise la difficulté de franchir les barrières sociales malgré la réussite personnelle. Classe Moyenne réussit là où beaucoup de comédies sociales échouent : elle fait rire tout en mettant mal à l’aise. Les spectateurs rient des dialogues acérés, des situations absurdes, mais se reconnaissent aussi dans certaines contradictions. Qui n’a jamais profité d’un arrangement ? Qui n’a jamais jugé quelqu’un d’un autre milieu social ?
C’est cette dimension miroir qui rend le film intéressant, même lorsqu’il manque de souffle. En refusant la morale, Cordier oblige à réfléchir autrement : pas de gentils, pas de méchants, juste des humains coincés dans des rapports de pouvoir absurdes. J’ai trouvé Classe Moyenne drôle, rythmé et porté par un casting solide, mais un peu limité dans son ambition. La première partie fonctionne très bien, avec une montée en tension jouissive. La deuxième s’étire et finit par tourner en rond. Cela dit, je garde le souvenir d’un film qui ose être cynique, sans chercher à plaire à tout le monde. Une comédie grinçante qui gratte les plaies sociales avec ironie et mauvaise foi, et qui rappelle que derrière les sourires de façade, tout le monde cherche surtout à tirer son épingle du jeu.
Note : 6.5/10. En bref, Classe Moyenne n’est pas un film révolutionnaire, mais une satire sociale efficace, drôle et cruelle. Grâce à un casting impeccable, un humour noir bien dosé et une absence assumée de morale, il offre un regard piquant sur la lutte des classes version contemporaine. Un film imparfait, parfois redondant, mais qui mérite le détour pour ses dialogues et ses acteurs.
Sorti le 24 septembre 2025 au cinéma
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