Critique Ciné : Reflet dans un diamant mort (2025)

Critique Ciné : Reflet dans un diamant mort (2025)

Reflet dans un diamant mort // De Hélène Cattet et Bruno Forzani. Avec Fabio Testi, Yannick Renier et Koen De Bouw.

 

Je suis sorti de Reflet dans un diamant noir avec cette impression étrange d’avoir vu quelque chose d’unique, presque hypnotique, mais en même temps terriblement frustrant. Reflet dans un diamant noir est de ces films qui impressionnent d’abord les yeux avant de toucher le reste. Et parfois, ils s’arrêtent là. Le duo Hélène Cattet et Bruno Forzani continue d’explorer ce cinéma sensoriel qu’il revendique depuis des années, mélange de références cinéphiles, de codes brisés, de montage frénétique et de narration éclatée. Je savais à quoi m’attendre, pourtant je me suis retrouvé face à un objet encore plus déroutant que prévu. 

 

Suite à la disparition soudaine de sa voisine de chambre, un ancien agent secret, reclus dans un palace de la Côte d’Azur, s’imagine que ses ennemis jurés refont surface. Surtout la redoutable Serpentik, qu’il n’a jamais réussi à démasquer. Oscillant entre présent et passé, il remonte le film de sa vie, au risque de découvrir qu’il n’y tenait pas forcément le meilleur rôle. Et que les diamants sont loin d'être éternels…

 

Le film prend la forme d’un puzzle mental où les souvenirs, les fantasmes et les cauchemars du personnage principal se mélangent jusqu’à devenir indissociables. Fabio Testi joue un ancien espion qui vit dans un palace au bord de la mer, et la disparition de sa voisine déclenche une sorte d’effondrement intérieur. A partir de là, tout devient fluide, mouvant, incertain. Le récit se fragmente comme un miroir qu’on aurait frappé trop fort. C’est volontaire, assumé, même revendiqué comme un geste artistique. Le problème, c’est que le sens finit par se dissoudre au point de laisser le spectateur à distance. Je ne vais pas nier l’exploit visuel. Cattet et Forzani ont une griffe, une vraie. 

 

Chaque plan est composé comme une image qu’on pourrait afficher au mur, chaque son est pensé comme un choc ou un écho, chaque transition comme une déflagration. Ce n’est pas du cinéma qui raconte d’abord, mais du cinéma qui frappe. On reconnaît les obsessions du duo : la fascination pour les corps, les textures, les objets, le sang, les gros plans, les couleurs saturées. On reconnaît aussi leur amour du giallo, du kitsch assumé, du cinéma d’espionnage années 60, mais réinjecté ici dans une forme expérimentale presque abstraite. Le générique à lui seul est une parodie brillante des James Bond d’époque, mais détournée, trouée, déformée, comme si l’image d’origine avait été avalée par un rêve sous acide.

 

Et pourtant, malgré tout ça, j’ai ressenti un blocage. Je me suis retrouvé exactement dans la même situation que lors de leur film précédent, Laissez bronzer les cadavres : j’admire, mais je ne ressens pas. Il y a un paradoxe au cœur de leur cinéma. Ils parlent d’émotions, de mémoire, de corps et de désir, mais tout reste filtré par une mise en scène tellement sophistiquée qu’elle finit par étouffer ce qu’elle prétend révéler. La beauté devient parfois un mur. Le vertige visuel finit par couvrir ce qu’on pourrait ressentir. Le film fatiguerait presque, tant il demande au spectateur de rassembler les pièces d’un puzzle qu’il a d’abord pris soin d’exploser. On passe d’un souvenir à une hallucination, d’un fragment de mission passée à un geste purement symbolique, d’un flashback à une vision mentale. 

 

Ce n’est pas improvisé, ce n’est pas gratuit, mais c’est souvent opaque. On comprend l’intention : filmer un esprit en vrac, une identité brisée, un homme qui ne sait plus s’il vit dans le présent ou dans sa propre légende. Mais à trop déconstruire, le film finit par perdre le lien avec celui qui regarde. C’est sans doute là que je décroche. Je peux accepter un récit non linéaire, je peux accepter que tout ne soit pas expliqué, mais encore faut-il qu’il reste un fil émotionnel. Ici, on finit par chercher l’émotion comme un objet égaré dans un décor. Fabio Testi est fascinant à l’écran, silhouette vieillissante, hantée, élégante, mais même lui est avalé par le concept. Il devient plus une image qu’un personnage. 

 

La mystérieuse Serpentik fonctionne pareil : iconique, charnelle, stylisée, mais jamais incarnée. On marche dans une galerie de symboles, sans point d’ancrage. Il y a pourtant quelque chose qui intrigue, qui retient. Le film brasse des thèmes intéressants : la mémoire du corps, l’image figée de soi, la peur de vieillir, la confusion entre fiction et identité. On pense à James Bond, mais aussi à la manière dont les acteurs qui l’ont incarné ont vu leur nom se confondre avec celui du personnage. On pense à Satoshi Kon et à sa façon de faire glisser les réalités. On pense à Robbe-Grillet pour la narration éclatée. On pense aux gialli italiens pour la violence stylisée. 

 

C’est brillant sur le papier, moins évident dans l’expérience. Le montage, lui, est une arme à double tranchant. Il crée de la tension, du choc, du rythme, mais finit par écraser le temps. Comme si le film n’avait plus d’espace pour respirer. Comme si l’abondance d’idées visuelles empêchait la moindre émotion de se poser. Le résultat, c’est un long-métrage qui fascine autant qu’il épuise. Alors oui, je suis mitigé. J’admire ce que je vois, mais je n’arrive pas à y entrer. Je vois un film construit comme un diamant, taillé pour refléter mille choses à la fois, mais dont le cœur reste inaccessible. Je comprends l’enthousiasme des cinéphiles qui aiment les objets radicaux. 

 

Je comprends aussi l’agacement de ceux qui y verront un exercice prétentieux. Et je me situe quelque part entre les deux. Reflet dans un diamant noir s’adresse avant tout à ceux qui aiment le cinéma comme un terrain d’expérimentation, qui acceptent de lâcher le fil narratif pour se laisser hypnotiser par le geste visuel. Ceux qui veulent un récit, des personnages, une émotion claire, risquent d’en sortir perplexes. Moi, j’ai ressenti les deux. Le plaisir d’assister à quelque chose qu’on ne voit pas souvent. Et la frustration d’avoir assisté à un spectacle qui me laisse à la porte. Au fond, c’est peut-être un film qui préfère être admiré plutôt qu’aimé.

 

Note : 4.5/10. En bref, Reflet dans un diamant noir s’adresse avant tout à ceux qui aiment le cinéma comme un terrain d’expérimentation, qui acceptent de lâcher le fil narratif pour se laisser hypnotiser par le geste visuel. Ceux qui veulent un récit, des personnages, une émotion claire, risquent d’en sortir perplexes.

Sorti le 25 juin 2025 au cinéma - Disponible en VOD

 

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