Critique Ciné : Electra (2025)

Critique Ciné : Electra (2025)

Electra // De Hala Matar. Avec Maria Bakalova, Abigail Cowen et Jack Farthing.

 

Electra, le premier long-métrage de Hala Matar, est un thriller psychologique qui avance comme un jeu de miroirs, au milieu d’un décor où l’art, l’apparence et le mensonge deviennent des armes. L’intrigue semble d’abord simple. Deux visiteurs, Dylan et Lucy, un journaliste et sa partenaire photographe, débarquent dans un palazzo italien pour un portrait d’artiste. Leur sujet : Milo, rock star entourée de mystère, et Francesca, performeuse dont le corps dit parfois plus que les mots. L’endroit est somptueux, presque irréel, avec ses fresques au plafond et ses vastes couloirs prêts à étouffer n’importe quel secret. 

 

Un journaliste et sa compagne se rendent à Rome pour interviewer un musicien célèbre. Une invitation généreuse dans une propriété de campagne se transforme en quelque chose de bien plus grand que ce à quoi tout le monde s'attendait.

 

Très vite, le séjour bascule dans un jeu de dupes où chaque geste renvoie à un rôle, chaque sourire cache une stratégie, chaque silence devient une menace. Le film s’ouvre comme un reportage. Dylan pose ses questions, Lucy capture chaque détail du décor, Milo se dérobe, Francesca joue avec les limites entre sincérité et performance. Mais ce qui ressemble à un simple entretien tourne progressivement au piège. Un détail oublié sur une table, un regard dans un miroir, un mouvement de recul : Electra installe la suspicion en douceur. L’air de rien. L’impression est constante : quelque chose cloche chez chacun d’eux, et tout le monde semble cacher une vérité qu’il ne veut pas laisser sortir. 

 

Cette spirale prend forme autour d’un tableau dont la valeur dépasse largement son importance apparente. L’objet devient la ligne de fracture qui révèle les intentions de chacun. Ce n’est jamais crié, jamais appuyé, mais chaque chapitre – car le film fonctionne comme un récit découpé – change la perspective. Ce choix casse le rythme classique du thriller pour proposer une narration plus fragmentée, presque ludique, qui oblige à reconsidérer les scènes vues quelques minutes plus tôt. Le lieu n’est pas seulement un décor : il devient le moteur du film. Ses pièces immenses, ses fresques qui semblent juger les vivants, ses niches réfléchissantes, tout participe à cette sensation d’oppression. 

 

Le palazzo agit comme une scène de théâtre où les protagonistes jouent leurs versions d’eux-mêmes, mais aussi comme un labyrinthe qui avale les repères. La caméra s’attarde sur les détails : un pas dans un couloir trop silencieux, des ombres déplacées par la lumière des bougies, un plafond peint qui domine les personnages comme s’il observait leurs mensonges. La mise en scène joue constamment entre ouverture et enfermement, comme si chaque plan rappelait que personne n’est vraiment libre dans cette histoire. Ce décor ancien, chargé d’histoire, renforce l’impression que les personnages rejouent un drame plus vieux qu’eux, un cycle de duplicité déjà inscrit dans les murs.

 

Dylan arrive avec l’assurance d’un journaliste sûr de son rôle. Mais sa manière d’observer, de s’attarder trop longtemps sur certains objets, trahit un agenda qui déborde largement de sa mission officielle. Sa personnalité se fissure à mesure que l’intrigue avance : sa posture d’enquêteur se transforme en posture de comédien. Lucy incarne au départ un regard extérieur, celui qui documente sans intervenir. Mais son lien avec Francesca change la donne. Leur complicité naissante dévoile son côté plus instinctif, presque rebelle. Sa caméra ne sert plus seulement à enregistrer : elle devient une arme qui capture des vérités que le groupe tente de dissimuler. Milo, de son côté, mélange charisme et provocation. 

 

Sa manière d’esquiver les questions, de se réfugier dans l’excès, crée un rideau de fumée permanent. Il semble aimer être vu, mais pas vraiment compris. Ses costumes excentriques renforcent cette image de star insaisissable, toujours entre deux identités. Francesca, enfin, brouille les lignes entre performance et confession. Ses gestes paraissent chorégraphiés, puis soudain sincères. Elle incarne la fluidité du film, cette idée que chacun se façonne une image pour mieux manipuler les autres. Hala Matar opte pour une structure en chapitres qui donne au film un rythme très particulier. Chaque segment réoriente le regard, propose un nouveau point d’entrée, ajoute un élément qui oblige à reconsidérer les motivations des personnages. 

 

Les transitions, parfois douces, parfois brutales, donnent une impression d’instabilité volontaire. Les miroirs sont utilisés comme des révélateurs, jamais comme de simples accessoires. Reflets, surfaces polies, jeux de symétrie : Electra multiplie les doubles, comme si chaque personnage cachait une version prête à surgir au moment opportun. La lumière elle-même raconte quelque chose : les repas à la bougie rappellent un théâtre intime tandis que les longues marches dans les couloirs baignés de soleil tranchent avec la noirceur des intentions. Certaines scènes, notamment un dîner entièrement construit sur la pantomime, montrent un goût pour l’audace visuelle qui donne au film une identité singulière.

 

Electra ne cherche pas à livrer une intrigue propre ou linéaire. Le choix d’un récit morcelé provoque parfois une légère perte de repères, mais c’est aussi ce qui rend l’expérience stimulante. Le film joue avec les attentes du spectateur, refuse de s’installer dans un genre strict, et trouve sa force dans cette manière de brouiller les pistes. Le dernier acte, plus frontal, change le ton sans prévenir. La violence qui surgit casse la théâtralité installée jusque-là et expose une vérité jusque-là tenue sous silence. Ce tournant abrupt peut déstabiliser, mais il donne un sens nouveau aux tensions montées progressivement.

 

Electra s’impose comme un thriller atypique, stylisé, parfois joueur, parfois cruel. L’intérêt du film ne repose pas seulement sur sa révélation finale mais sur la manière dont il pousse chacun de ses personnages à se regarder dans un miroir qui déforme plus qu’il ne reflète. Ce n’est pas un film qui cherche la facilité. Il préfère manipuler, provoquer, faire douter. Et cette approche, même quand elle désoriente, donne une signature forte à l’œuvre. Le palazzo, les miroirs, les costumes, les chapitres : tout concourt à faire de Electra une exploration de l’identité plus qu’un simple récit criminel.

 

Note : 7/10. En bref, Electra s’impose comme un thriller atypique, stylisé, parfois joueur, parfois cruel. L’intérêt du film ne repose pas seulement sur sa révélation finale mais sur la manière dont il pousse chacun de ses personnages à se regarder dans un miroir qui déforme plus qu’il ne reflète.

Prochainement en France en SVOD

 

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