23 Décembre 2025
Kombucha // De Jake Myers (II). Avec Terrence Carey, Claire McFadden et Paige Bourne.
Avec Kombucha, Jake Myers signe un long métrage étrange, poisseux et volontairement excessif, qui détourne les codes du film d’horreur pour parler d’un sujet très actuel : la culture d’entreprise, le culte de la performance et les fausses promesses du bien-être au travail. Inspiré d’un court métrage du même nom, le film transforme un open space lumineux en véritable terrain de contamination mentale et physique. Le résultat est imparfait, parfois étiré, mais suffisamment malin pour marquer les esprits. L’histoire commence par une scène simple et glaçante. Une jeune femme, épuisée par son travail dans une société de conseil nommée Symbio, sent qu’elle est sur le point d’être remplacée.
Une boisson qui altère l’esprit pousse les employés à travailler jusqu’à en mourir.
Elle travaille trop, dort peu, vit pour son emploi. Le lendemain, elle met fin à ses jours. Le film ne s’attarde pas longuement sur cet événement, mais il pose immédiatement le décor : ici, le travail dévore littéralement les individus. C’est à ce poste vacant qu’arrive Luke, musicien fauché et un peu perdu, interprété par Terrence Carey. Sa carrière artistique est au point mort, sa relation avec sa compagne Elyse s’effrite, et l’argent manque. Quand un ancien ami lui propose un poste très bien payé chez Symbio, sans expérience requise, l’offre ressemble à un miracle. Bureau moderne, collègues souriants, discours motivants, primes généreuses : tout semble trop beau pour être vrai.
Très vite, une condition apparaît clairement. Pour réussir chez Symbio, il faut adopter pleinement la culture de l’entreprise. Cela passe par le langage, les rituels collectifs… et surtout par la consommation d’une boisson maison, le fameux kombucha baptisé « Mother’s Secret ». Une étrange masse orangée, exposée fièrement au centre de l’open space, sert de “mère” à cette boisson censée améliorer la productivité, la cohésion et l’épanouissement personnel. Kombucha bascule alors dans une satire frontale. Le film se moque ouvertement du jargon corporate, des slogans creux, des formations absurdes et de cette obsession à vouloir transformer chaque employé en version idéale de lui-même.
Claire McFadden, dans le rôle de Kelsey, la manager ultra-positive et inquiétante, incarne parfaitement cette figure de chef toxique qui se cache derrière des sourires et des encouragements permanents. Son insistance presque sexuelle à faire boire le kombucha devient rapidement oppressante. Le film ne cherche jamais la subtilité. La boisson est une métaphore évidente : un produit bien-être vendu comme une solution miracle, qui finit par effacer toute individualité. À mesure que Luke consomme le kombucha, son comportement change. Il devient plus performant, plus confiant… mais aussi plus docile, plus détaché de ses rêves et de ses relations. Le propos est clair : en échange de la sécurité financière, le système exige une forme de soumission totale.
Visuellement, Kombucha joue beaucoup sur les contrastes. Les bureaux de Symbio sont filmés dans des tons froids, presque cliniques, tandis que l’orange vif de la boisson attire constamment le regard. Le film assume une esthétique proche du body horror, avec des effets pratiques gluants, parfois volontairement dégoûtants. Cela fonctionne surtout dans la dernière partie, quand l’aspect métaphorique laisse place à une horreur plus concrète et assumée. Les références sont nombreuses, mais bien digérées. L’Invasion des profanateurs, ou même certaines œuvres de Cronenberg viennent naturellement à l’esprit. Pourtant, Kombucha ne se contente pas de copier. Il adapte ces influences à un contexte très contemporain, fait de burn-out, de start-ups obsédées par la croissance et de discours sur la “famille” d’entreprise.
Le personnage d’Elyse, interprété par Paige Bourne, apporte un contrepoint intéressant. Elle aussi a dû renoncer à ses rêves, mais elle garde un regard critique sur ce que devient Luke. Leur relation illustre bien le dilemme central du film : faut-il sacrifier ses aspirations pour survivre dans un système qui récompense l’obéissance ? Le scénario n’apporte pas de réponse définitive, mais pose la question de manière assez honnête. Un autre personnage marquant est celui de Tammy, la mère d’une ancienne employée décédée, jouée par Charin Alvarez. Convaincue que Symbio cache quelque chose de monstrueux, elle apporte au film une énergie presque paranoïaque, mais aussi une forme de lucidité.
Son obsession peut faire sourire, mais elle agit comme un rappel constant que le danger est réel, même quand il se cache derrière des mots rassurants. Le principal défaut de Kombucha reste son format. Le concept est fort, mais étiré sur la durée d’un long métrage, il montre parfois ses limites. Certaines idées tournent un peu en rond, et le film peine par moments à renouveler sa satire. On sent que le projet vient d’un court métrage, et que toutes les pistes ne sont pas exploitées avec la même efficacité. Cela dit, l’ensemble reste divertissant et souvent pertinent. Les performances sont solides, le ton oscille bien entre humour noir et malaise, et les effets pratiques apportent une vraie personnalité visuelle.
Kombucha n’est pas un film d’horreur pur, ni une comédie franche, mais un hybride qui assume son côté bancal. En fin de compte, Kombucha fonctionne surtout comme une fable moderne sur le monde du travail. Une histoire qui parle de rêves sacrifiés, de confort empoisonné et de cette facilité avec laquelle un système peut se présenter comme bienveillant tout en étant profondément destructeur. Ce n’est pas un film qui cherche à plaire à tout le monde, mais pour ceux que les open spaces, les discours de motivation et les tendances bien-être fatiguent déjà, l’expérience a quelque chose de savoureusement cathartique.
Note : 6/10. En bref, Kombucha fonctionne surtout comme une fable moderne sur le monde du travail. Une histoire qui parle de rêves sacrifiés, de confort empoisonné et de cette facilité avec laquelle un système peut se présenter comme bienveillant tout en étant profondément destructeur.
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