Critique Ciné : Father Mother Sister Brother (2026)

Critique Ciné : Father Mother Sister Brother (2026)

Father Mother Sister Brother // De Jim Jarmusch. Avec Tom Waits, Adam Driver, Mayim Bialik et Charlotte Rampling.

 

Avec Father Mother Sister Brother, Jim Jarmusch livre un film à la fois reconnaissable et déroutant. Reconnaissable par son rythme lent, ses dialogues minimalistes et son goût pour les silences. Déroutant par sa forme en triptyque et par cette impression persistante d’effleurer les choses plus que de les saisir pleinement. Ce quatorzième long-métrage s’inscrit pourtant clairement dans la continuité de son cinéma : un cinéma de l’observation, du détail, et des émotions qui circulent à bas bruit. Le film se découpe en trois parties distinctes, situées dans trois lieux différents : les États-Unis, l’Irlande et Paris. 

 

Father Mother Sister Brother est un long-métrage de fiction en forme de triptyque. Trois histoires qui parlent des relations entre des enfants adultes et leur(s) parent(s) quelque peu distant(s), et aussi des relations entre eux.

 

Trois histoires indépendantes, reliées par un même sujet central : les relations familiales, vues à hauteur d’adultes confrontés à leurs parents, leurs frères ou leurs sœurs. Chaque segment impose son propre ton, son propre tempo, et sa propre couleur émotionnelle. L’ensemble forme une mosaïque inégale mais cohérente, fidèle à l’univers de Jarmusch. La première partie, Father, s’appuie sur un humour sec, presque gênant. Les échanges semblent parfois anodins, mais quelque chose affleure derrière les mots. Les conversations tournent autour de détails matériels, de petites habitudes, comme pour éviter les vrais sujets. Les non-dits prennent plus de place que les déclarations frontales. 

 

Jim Jarmusch observe ces personnages avec une distance amusée, sans jamais chercher à provoquer un éclat émotionnel. Ce choix fonctionne plutôt bien dans ce premier segment, où le malaise discret crée une tension sourde. La deuxième partie, Mother, apparaît comme la plus aboutie. Elle se concentre sur une réunion familiale autour d’un thé, un moment simple en apparence, mais chargé de tensions passées. Une mère retrouve ses deux filles, adultes désormais, et tente de renouer un dialogue fragile. Le ton devient plus doux-amer, plus sensible. Les silences sont plus parlants que les mots, et chaque regard semble porter un poids ancien. Cette partie touche juste, sans appuyer. 

 

Elle donne le sentiment que le film atteint enfin son cœur émotionnel, dans une scène presque banale mais profondément humaine. La troisième partie, Sister Brother, adopte une mélancolie plus diffuse. Elle prolonge les thèmes abordés auparavant, mais avec moins de précision. Le lien entre frère et sœur est esquissé, parfois intéressant, mais l’ensemble paraît plus étiré, moins tendu. L’idée globale du film s’y rassemble, mais l’impact est plus faible. Le rythme nonchalant, qui faisait sens dans les deux premiers segments, commence ici à peser davantage. Comme souvent chez Jim Jarmusch, le film avance lentement. Rien ne presse. Les scènes s’étirent, les dialogues laissent de l’espace au silence, et le spectateur est invité à observer plus qu’à suivre une intrigue classique. 

 

Cette approche peut séduire ou lasser, selon la sensibilité de chacun. Father Mother Sister Brother ne cherche jamais à capter l’attention par des rebondissements. Il préfère laisser l’esprit vagabonder, parfois au risque de l’ennui. Le casting prestigieux apporte une vraie présence à l’écran. Adam Driver, Tom Waits, Charlotte Rampling ou Cate Blanchett jouent avec retenue, sans jamais forcer le trait. Les performances sont solides, mais volontairement contenues. Les personnages semblent souvent prisonniers de leurs habitudes, de leurs rôles familiaux, incapables de dire ce qui compte vraiment. Cette frustration est au cœur du film. Les parents ne sont pas idéalisés, malgré une apparence parfois rassurante. Les enfants, même adultes, restent attachés à eux par des mécanismes anciens, presque instinctifs.

 

Visuellement, le film est très soigné. La photographie accompagne chaque segment avec une attention particulière aux couleurs et aux cadres. Certains motifs reviennent d’une partie à l’autre, comme pour rappeler le poids du temps et la répétition des schémas familiaux. Les vêtements, les objets, certains mots prononcés dans les dialogues créent des échos discrets entre les histoires. Rien n’est souligné lourdement, tout passe par petites touches. La musique, signée Jim Jarmusch et Anika, s’inscrit dans cette même logique de discrétion. Elle soutient l’atmosphère sans jamais chercher à guider l’émotion. 

 

Elle participe à cette mélancolie flottante qui traverse le film, sans jamais s’imposer. Là encore, le réalisateur privilégie la suggestion à l’affirmation. Le propos du film est pourtant assez dur. Father Mother Sister Brother semble poser un constat amer : les relations familiales sont souvent construites sur des faux-semblants, des mensonges plus ou moins conscients, et des traumatismes transmis sans qu’on s’en rende compte. Le film laisse même entendre que l’amour filial ne trouve parfois sa pleine mesure qu’une fois les parents disparus. Une idée forte, presque cruelle, mais que Jarmusch choisit de traiter avec une grande retenue. Cette retenue est à la fois la force et la limite du film. À force de vouloir rester à distance, Father Mother Sister Brother donne parfois l’impression de rester en surface. 

 

Le film effleure des problématiques universelles — la difficulté de communiquer, le poids de l’héritage familial, les relations entre frères et sœurs — sans toujours aller au fond. Certaines portes semblent déjà ouvertes, et le film ne cherche pas forcément à les enfoncer. Pourtant, malgré cette impression de vacuité par moments, quelque chose persiste après la projection. Une sensation étrange, difficile à définir. L’impression d’avoir observé des fragments de vies ordinaires, traversées par des émotions familières. C’est peut-être là que réside ce fameux « effet Jarmusch » : un cinéma qui donne le sentiment qu’il ne se passe presque rien, mais qui laisse une trace diffuse, durable.

 

Je rajouterai ce faux raccord pas vraiment digne du film à la fin lorsque nos jumeaux entrent dans le parking du box où sont logés tous les restes de la vie de leurs parents. Ce camion Sixt qui apparaît à l’arrivée lorsque la caméra est dans la voiture et disparaît lorsque le plan change. Father Mother Sister Brother est donc un film inégal, parfois trop long, parfois trop discret. Le troisième segment déçoit un peu par rapport aux deux premiers. Mais l’ensemble reste fidèle à la démarche de son auteur. Un film qui demande de l’attention, de la patience, et une certaine disponibilité émotionnelle. Un dessin au trait très fin, presque fragile, qui peut sembler vain à certains, mais qui continue malgré tout de tracer son sillon.

 

Note : 6.5/10. En bref, Father Mother Sister Brother est donc un film inégal, parfois trop long, parfois trop discret. Le troisième segment déçoit un peu par rapport aux deux premiers. Mais l’ensemble reste fidèle à la démarche de son auteur. Un film qui demande de l’attention, de la patience, et une certaine disponibilité émotionnelle. 

Sorti le 7 janvier 2026 au cinéma

 

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