9 Janvier 2026
La Tour de Glace // De Lucile Hadzihalilovic. Avec Marion Cotillard, Clara Pacini et August Diehl.
Avec La Tour de glace, Lucile Hadžihalilović poursuit un chemin très personnel dans le paysage du cinéma français. Un cinéma qui ne cherche ni le réalisme social ni l’efficacité narrative, mais plutôt une forme de rêve étrange, parfois hypnotique, parfois franchement éprouvante. Ce nouveau film s’inscrit clairement dans la continuité de son œuvre, avec ses obsessions pour l’enfance, la fascination, les figures d’autorité et les mondes clos. Le résultat est visuellement marquant, mais laisse aussi un sentiment de frustration, comme si le film se regardait davantage qu’il ne racontait.
Années 1970. Jeanne fugue de son foyer de haute montagne pour rejoindre la ville. Dans le studio où elle s'est réfugiée, la jeune fille tombe sous le charme de Cristina, l'énigmatique star du film La Reine des Neiges, son conte fétiche. Une troublante relation s'installe entre l'actrice et la jeune fille.
L’histoire se déroule dans la Savoie des années 70. Jeanne, une adolescente orpheline, s’enfuit de son foyer et trouve refuge dans un lieu improbable : un hangar servant de décor à un tournage de cinéma. Le film en cours n’est autre qu’une adaptation de La Reine des neiges. Très vite, Jeanne est happée par la présence de Cristina Van der Berg, star du film, interprétée par Marion Cotillard. Une femme distante, glaciale, presque irréelle, qui devient pour la jeune fille un objet de fascination totale. Dès les premières minutes, La Tour de glace impose son atmosphère. Lumières froides, décors enneigés, gestes lents, silences appuyés. Lucile Hadžihalilović maîtrise parfaitement son univers visuel.
Chaque plan semble pensé comme une image à contempler, presque comme une photographie. Les décors attirent l’œil : le plateau de tournage figé dans la neige, l’hôtel aux couloirs déserts, la grande demeure de montagne, la chambre sombre au lit monumental. La fameuse robe de velours portée par Marion Cotillard, aux reflets pâles, résume à elle seule cette esthétique glacée et travaillée. Le problème, c’est que cette recherche formelle prend rapidement le dessus sur tout le reste. Le récit avance peu, les scènes s’étirent, et la fascination de Jeanne pour la star devient presque le seul moteur du film. L’idée de départ est pourtant intéressante : raconter la perte de l’innocence, l’emprise d’une figure idéalisée, la violence douce du monde adulte.
Mais le scénario reste volontairement flou, parfois au point de devenir difficile à suivre ou simplement vide de tension. Marion Cotillard, dans le rôle de la star, s’en sort plutôt bien. Elle incarne une figure presque mythologique, entre diva du cinéma classique et reine inaccessible. Certaines de ses apparitions sont réellement captivantes, tant par sa présence que par la manière dont la caméra la filme. Le film convoque clairement des références à des icônes comme Greta Garbo ou Marlene Dietrich. Cette dimension fonctionne, même si le personnage reste plus une image qu’un être réellement incarné. En revanche, le personnage de Jeanne pose davantage question. Clara Pacini, pour son premier rôle au cinéma, peine parfois à exister face à cette figure écrasante.
Son jeu reste assez limité, ce qui n’aide pas à créer une vraie empathie. Or, La Tour de glace repose largement sur son point de vue et sur son obsession. Quand ce regard ne parvient pas à transmettre suffisamment d’émotions, l’ensemble perd en intensité. Le film joue beaucoup sur la mise en abyme. Une star qui regarde les images du film qu’elle tourne, qui critique la lumière, le maquillage, la focale. Difficile de ne pas y voir un clin d’œil appuyé, presque ironique, sur le cinéma lui-même. Mais cette mise en abyme reste assez simple et finit par renforcer l’impression d’un film qui se replie sur ses propres codes. Lucile Hadžihalilović multiplie les symboles, les références au cinéma muet, les motifs visuels récurrents, parfois jusqu’à l’épuisement.
Le fantastique affleure sans jamais vraiment s’imposer. La Tour de glace n’est ni un conte assumé, ni un drame réaliste. Il flotte entre les deux, dans une zone incertaine. Certains apprécieront cette ambiguïté, d’autres auront l’impression que le film n’ose jamais aller au bout de ses idées. L’emprise, la figure maternelle, l’abandon, la violence subie dans l’enfance sont là, mais restent souvent à l’état de suggestion. Le rythme est sans doute le point le plus problématique. Le film dure près de deux heures et donne parfois l’impression de s’étirer inutilement. Les scènes sont prolongées bien au-delà de ce qu’elles racontent réellement. La lenteur, signature assumée de la réalisatrice, finit par devenir pesante.
Là où une certaine tension aurait pu naître, le récit se fige, comme pris dans la glace qu’il met pourtant si bien en image. Il est difficile de nier le talent visuel de Lucile Hadžihalilović. La Tour de glace est un film soigné, cohérent dans son esthétique, porté par une vraie vision. Mais cette vision semble parfois tourner à vide. Le film donne l’impression d’un écrin somptueux contenant une histoire trop mince pour soutenir une telle durée. Les scènes plus réalistes, censées ancrer le récit, paraissent surtout servir de transition vers des moments plus oniriques, sans réelle portée dramatique. La présence de Gaspar Noé dans un petit rôle amuse, mais reste anecdotique.
Ce genre de détail participe à cette sensation de cinéma refermé sur lui-même, qui s’adresse avant tout à un public déjà sensible à ce type de proposition. Pour les autres, l’expérience risque de ressembler à un long exercice de patience. Au final, La Tour de glace est un film qui fascine autant qu’il agace. Une œuvre visuellement forte, mais narrativement fragile. Un conte glacé, élégant, mais souvent étouffé par son propre formalisme. Certains se laisseront hypnotiser par cette rêverie bleutée. D’autres resteront à distance, frustrés par un récit qui promet beaucoup et donne finalement peu. Un film qui confirme le style unique de Lucile Hadžihalilović, mais qui laisse aussi l’impression d’un cinéma trop absorbé par sa propre beauté.
Note : 3.5/10. En bref, La Tour de glace est un film qui fascine autant qu’il agace. Une œuvre visuellement forte, mais narrativement fragile. Un conte glacé, élégant, mais souvent étouffé par son propre formalisme.
Sorti le 17 septembre 2025 au cinéma - Disponible en VOD
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