31 Janvier 2026
Le Mage du Kremlin // De Olivier Assayas. Avec Paul Dano, Jude Law et Alicia Vikander.
Le Mage du Kremlin est de ces films qui laissent une impression partagée, presque inconfortable. Pas parce qu’il serait confus, mais parce qu’il semble constamment tiraillé entre ce qu’il veut dire et la manière de le dire. Sur le fond, le film d’Olivier Assayas est dense, instructif et souvent passionnant. Sur la forme, il accumule les choix discutables qui finissent par freiner l’expérience. Le résultat n’est ni raté, ni pleinement réussi. C’est un film qui intéresse plus qu’il ne captive. Adapté du roman éponyme de Giuliano da Empoli, Le Mage du Kremlin suit l’ascension de Vadim Baranov, conseiller de l’ombre devenu l’un des hommes clés du pouvoir russe.
Russie, dans les années 1990. L’URSS s’effondre. Dans le tumulte d’un pays en reconstruction, un jeune homme à l’intelligence redoutable, Vadim Baranov, trace sa voie. D’abord artiste puis producteur de télé-réalité, il devient le conseiller officieux d’un ancien agent du KGB promis à un pouvoir absolu, le futur « Tsar » Vladimir Poutine. Plongé au cœur du système, Baranov devient un rouage central de la nouvelle Russie, façonnant les discours, les images, les perceptions. Mais une présence échappe à son contrôle : Ksenia, femme libre et insaisissable, incarne une échappée possible, loin des logiques d’influence et de domination. Quinze ans plus tard, après s’être retiré dans le silence, Baranov accepte de parler. Ce qu’il révèle alors brouille les frontières entre réalité et fiction, conviction et stratégie. Le Mage du Kremlin est une plongée dans les arcanes du pouvoir, un récit où chaque mot dissimule une faille.
À travers son regard, le film retrace plusieurs décennies de l’histoire récente de la Russie : la chute de l’URSS, le chaos des années Eltsine, puis l’arrivée d’un homme d’ordre appelé Vladimir Poutine. Le choix narratif est clair : raconter Poutine sans en faire le personnage central, mais en montrant son influence constante, presque étouffante, sur tous ceux qui gravitent autour de lui. Ce parti pris est l’un des aspects les plus intéressants du film. Vladimir Poutine n’est jamais omniprésent à l’écran, mais son emprise se fait sentir dans chaque décision, chaque silence, chaque regard. Jude Law, dans un rôle pourtant risqué, parvient à incarner cette autorité froide sans tomber dans la caricature.
Quelques gestes, une posture rigide, une façon de fixer ses interlocuteurs suffisent à dessiner un personnage glacial, concentré, toujours en contrôle. C’est sans doute l’interprétation la plus marquante du film, précisément parce qu’elle reste mesurée. Paul Dano, de son côté, porte le film en incarnant Vadim Baranov, ce « spin doctor » ambitieux qui accède aux cercles du pouvoir avant de comprendre qu’il s’y est enfermé. Son jeu est maîtrisé, parfois trop. Le personnage est volontairement cérébral, distant, calculateur, mais cette froideur finit par créer une certaine monotonie émotionnelle. La voix off, omniprésente, n’aide pas. Elle explique, commente, analyse, là où le cinéma pourrait simplement montrer.
À force de tout verbaliser, le film se prive de respiration et de mystère. Cette voix off est d’ailleurs l’un des principaux points faibles du Mage du Kremlin. Elle transforme souvent le film en récit didactique, presque scolaire. Les dialogues sont nombreux, très denses, parfois étouffants. Le spectateur comprend tout, peut-être trop bien. Il manque des zones d’ombre, des silences, des moments où l’image prendrait le relais du discours. À plusieurs reprises, le film semble oublier qu’il est au cinéma et non dans un essai politique illustré. Pourtant, le contenu reste passionnant. Le film éclaire de nombreux aspects de la Russie contemporaine : la mentalité héritée de l’Union soviétique, le rapport obsessionnel au contrôle, la méfiance permanente, la volonté de puissance.
Sans excuser quoi que ce soit, Le Mage du Kremlin aide à comprendre comment un tel système a pu se mettre en place et pourquoi il a trouvé un écho auprès d’une partie du peuple russe. Cette dimension historique et politique donne au film une vraie utilité, surtout pour celles et ceux qui s’intéressent à l’actualité internationale. Alicia Vikander apporte une respiration bienvenue dans cet univers très masculin et très dur. Son personnage de Ksénia évolue en marge du Kremlin, loin des jeux de pouvoir et des ambitions dévorantes. Elle incarne une forme de liberté, de légèreté, presque de décalage. Même si la relation avec Vadim Baranov reste assez fade à l’écran, sa présence apporte une autre énergie au film.
Elle semble jouer avec un plaisir visible, et cela se ressent. Sur le plan de la mise en scène, Olivier Assayas reste fidèle à un style sobre, presque clinique. Les ambiances du Moscou underground, des lieux de pouvoir ou des cercles mondains sont bien rendues, sans exotisme forcé. Le film installe une atmosphère crédible, parfois pesante, qui correspond bien au sujet. Cependant, le rythme pose problème. Malgré ses 135 minutes, Le Mage du Kremlin donne l’impression d’être à la fois trop long et trop court. Trop long à cause de ses bavardages incessants, trop court parce qu’il survole certains moments clés qui auraient mérité plus de souffle.
La narration en flash-back, si elle est claire, accentue aussi cette impression de linéarité. Tout s’enchaîne de manière très contrôlée, très propre, sans véritable surprise. Certains passages historiques majeurs, comme l’ère des oligarques ou l’annexion de la Crimée, manquent de relief et de démesure. Le film reste sage là où il aurait pu être plus audacieux, plus dérangeant. On sent qu’Assayas respecte énormément la matière originale du roman, peut-être trop. Cette fidélité conserve la rigueur et la froideur du livre, mais elle empêche parfois le film de s’émanciper. Là où d’autres œuvres politiques osent la satire, l’excès ou la stylisation, Le Mage du Kremlin reste constamment sur un fil très contrôlé.
Le dernier acte, avec une scène absente du roman, tente de rééquilibrer le propos, mais arrive un peu tardivement. Au final, Le Mage du Kremlin est un film imparfait mais nécessaire. Il n’ensorcelle pas totalement, malgré son titre, et laisse parfois le spectateur à distance. Mais il propose un regard nuancé, loin du manichéisme, sur un système de pouvoir complexe et inquiétant.
Note : 6/10. En bref, ce n’est pas un thriller haletant ni un grand spectacle politique, mais une fresque sérieuse, parfois trop appliquée, qui mérite d’être vue pour ce qu’elle raconte, plus que pour la manière dont elle le raconte.
Sorti le 21 janvier 2026 au cinéma
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