Critique Ciné : Dragonfly (2026, direct to SVOD)

Critique Ciné : Dragonfly (2026, direct to SVOD)

Dragonfly // De Paul Andrew Williams. Avec Andrea Riseborough, Jason Watkins et Brenda Blethyn.

 

Le cinéma britannique a cette formule magique pour filmer la grisaille et la solitude comme personne. Avec son nouveau long-métrage, Paul Andrew Williams tente un pari un peu fou : mélanger le drame social pur et dur avec les codes du thriller psychologique. Le résultat final s'avère assez déstabilisant. Le rythme prend son temps, quitte à perdre du monde en route, mais l'ambiance pesante finit par s'installer confortablement pour ne plus vous lâcher. Derrière une intrigue en apparence très simple, ce récit explore surtout l'isolement moderne, le poids des années qui passent et ces rencontres improbables qui changent une vie.

 

Constatant le manque de soins que reçoit sa voisine âgée Elsie de la part de prétendus professionnels, Colleen décide de s’en occuper elle-même.

 

La grande force du projet repose entièrement sur les épaules de ses deux actrices principales, Brenda Blethyn et Andrea Riseborough. Elles parviennent à donner une vraie consistance à des personnages ordinaires, le genre de profils totalement transparents que l'on croise tous les jours sans jamais les remarquer. C'est précisément dans cette justesse humaine que le film trouve ses meilleurs moments. L'histoire nous plonge dans le quotidien d'Elsie, une femme âgée qui s'entête à vivre seule dans sa petite maison de banlieue. Après une mauvaise chute, son fils décide de lui imposer des auxiliaires de vie pour l'aider au quotidien. 

 

À partir de là, les visages défilent, les soignants changent sans arrêt et la routine devient totalement mécanique. La mise en scène montre avec beaucoup de justesse cette perte d'autonomie progressive. On ressent la détresse d'Elsie, qui se retrouve traitée comme une simple case à cocher sur un planning plutôt que comme un être humain à part entière. Tout bascule avec l'apparition de Colleen, la voisine d'à côté. C'est une femme mystérieuse, solitaire, toujours accompagnée de son énorme chien prénommé Sabre. Colleen semble complètement inadaptée sociale, maladroite dès qu'elle doit aligner trois mots, mais un lien commence doucement à se tisser entre les deux femmes. 

 

Cette amitié improbable et fragile s'impose rapidement comme le véritable moteur de l'intrigue. Paul Andrew Williams choisit de filmer cette routine avec une lenteur extrême. Les séquences à l'intérieur de la maison s'étirent en longueur, les silences s'éternisent et l'atmosphère devient presque étouffante. Ce parti pris radical va diviser le public. Les amateurs de réalisme y verront une immersion totale et pertinente dans la solitude crue des personnages. Les autres risquent de s'ennuyer ferme avant que l'histoire ne daigne enfin démarrer. Visuellement, le réalisateur enfonce le clou avec une image très froide et des tons grisâtres. 

 

Les décors de cette banlieue anglaise semblent totalement vidés de leur énergie et de leur chaleur. Rien n'est fait pour être esthétique ou flatteur à l'œil, mais ce choix visuel colle parfaitement au propos du réalisateur. On ne cherche pas ici à séduire le spectateur, mais plutôt à lui coller le nez devant une réalité fatiguée et sans fard. Brenda Blethyn insuffle une humanité incroyable à cette vieille dame. Le piège était de tomber dans le cliché de la personne âgée abandonnée et larmoyante, mais l'actrice esquive le ridicule en lui offrant une dignité silencieuse magnifique. Face à elle, Andrea Riseborough construit un personnage de Colleen particulièrement difficile à cerner. 

 

Elle reste indéchiffrable pendant une grande partie de l'œuvre, ce qui installe un malaise permanent assez subtil. C'est d'ailleurs ce sentiment d'inconfort qui rend le visionnage intéressant. Pendant une bonne heure, on se demande sincèrement où le scénario veut nous emmener. On pense assister à une simple chronique sociale sur la solitude partagée, puis une tension beaucoup plus sombre s'invite à table. Les moindres faits et gestes de Colleen deviennent suspects. Sa bienveillance semble réelle, mais un détail cloche toujours dans son comportement. Le chien Sabre joue un rôle majeur dans cette angoisse diffuse. Filmé comme une menace invisible, l'animal devient le prolongement de sa maîtresse et crée du suspense là où il ne se passe rien.

 

La cassure intervient dans le dernier tiers, et c'est là que le long-métrage risque de perdre des points auprès des spectateurs. Le récit bascule brusquement vers le thriller. Si l'intention de bousculer les genres est louable, la transition manque cruellement de fluidité. Le film donne l'impression d'hésiter entre deux directions sans jamais assumer pleinement son choix. Ce virage scénaristique brise la belle mélancolie construite jusque-là. On s'attendait à une vraie réflexion sur le vieillissement, la culpabilité des proches ou l'indifférence urbaine, et on se retrouve face à une tentative de suspense un peu tardive. Ces scènes de conclusion semblent presque appartenir à un autre projet de cinéma.

 

C'est regrettable, car le réalisateur tenait quelque chose de puissant dans sa manière de disséquer le quotidien. Son regard sur l'isolement des anciens et sur ce voisinage invisible fonctionne à merveille. Le personnage du fils d'Elsie résume d'ailleurs parfaitement la culpabilité moderne : il veut bien faire, mais il remplace sa propre présence par des services payants, incapable de comprendre les besoins profonds de sa mère. Malgré des faiblesses d'écriture évidentes sur la fin, la complicité entre Brenda Blethyn et Andrea Riseborough sauve l'ensemble. Elles n'ont pas l'air de jouer la comédie, on a simplement l'impression d'observer la vraie vie à travers une serrure. 

 

Note : 5.5/10. En bref, Dragonfly ne cherche jamais le spectaculaire et préfère l'émotion brute d'une discussion banale autour d'un thé. Le résultat final a des défauts, sa conclusion est trop abrupte, mais cette ambiance unique mérite qu'on s'y attarde.

Prochainement en France en SVOD

 

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