Critique Ciné : Her Private Hell (2026)

Critique Ciné : Her Private Hell (2026)

Her Private Hell // De Nicolas Winding Refn. Avec Charles Melton, Sophie Thatcher et Kristine Frøseth.

 

Dix ans après la claque visuelle de The Neon Demon et surtout le succès populaire Drive, Nicolas Winding Refn pose à nouveau ses valises au Festival de Cannes 2026 avec Her Private Hell. Présenté hors compétition, ce nouveau projet cristallisait énormément d'attentes. Il faut dire que le cinéaste danois a ce don unique pour diviser les foules, oscillant toujours entre le génie pur et la provocation gratuite. Malheureusement, après la projection, le constat est sans appel. J'ai eu la sensation flagrante de voir un réalisateur totalement prisonnier de son propre miroir, incapable de s'extirper de ses obsessions esthétiques. 

 

Alors qu’une étrange brume engloutit une métropole futuriste et libère une présence mortelle insaisissable, une jeune femme troublée part à la recherche de son père. Au cours de cette quête, son destin croise celui d’un GI américain engagé dans un voyage désespéré pour arracher sa fille de l’Enfer.

 

Le résultat s'avère aussi hypnotique visuellement qu’profondément épuisant sur le fond. Je ne vais pas nier le talent pur du bonhomme. Visuellement, Her Private Hell possède une identité graphique incroyablement forte. Refn sait comment capter le regard, et personne ne peut lui enlever cette maîtrise technique. On se retrouve plongé au cœur d'une métropole futuriste étouffée par une brume permanente, où les néons agressifs déchirent l'obscurité. Les hôtels ressemblent à des vaisseaux spatiaux ou à des décors de science-fiction rétro, et les silhouettes féminines traversent l'écran comme des icônes de mode intemporelles. 

 

Le cinéaste soigne chaque plan avec la minutie d'un réalisateur de publicités pour de grandes marques de luxe. L'ouverture du film, par exemple, pose une ambiance irréelle et mystérieuse qui m'a tout de suite accroché. Mais le soufflé retombe bien trop vite. Une fois l'émerveillement de la rétine passé, le vide scénaristique s'installe et ne lâche plus le spectateur. L'intrigue nous plonge dans un huis clos étrange. Plusieurs femmes se retrouvent réunies dans un hôtel pour les besoins d’un tournage mystérieux. L'ambiance bascule lorsqu'un meurtre violent se produit dans l’immeuble d’en face. En parallèle, un soldat américain débarque en ville, cherchant désespérément sa fille qui a disparu sans laisser de trace. 

 

À partir de ce point de départ, le film tente de brasser une multitude de thèmes complexes : la manipulation psychologique, les relations de domination, le poids des figures masculines toxiques et une frontière poreuse où le cauchemar finit par dévorer la réalité. Sur le papier, cette recette qui mélange thriller, science-fiction sombre et horreur psychologique s'annonçait passionnante. Sauf que le film refuse de manière presque systématique de raconter une histoire claire. Le scénario avance par petits morceaux décousus. Les scènes se répètent, les situations bégayent et les dialogues se veulent tellement mystérieux qu'ils finissent par ne plus rien dire. J'ai eu l'impression tenace de regarder une boucle infernale qui tourne à vide et n'aboutit jamais. 

 

Le cinéma de Refn a toujours revendiqué une part d'abstraction et de narration sensorielle, mais ici, cela devient carrément usant. Le film cherche tellement à être bizarre qu'il oublie de créer le moindre enjeu dramatique ou la moindre tension. Les quinze premières minutes annoncent la couleur. C'est long, c'est lent, et c'est volontairement incompréhensible. On comprend très vite que le réalisateur s'admire en train de filmer. C’est le principal défaut de ce projet. Depuis le succès mondial de Drive, le cinéma de Refn applique inlassablement les mêmes codes : de la violence stylisée à l’extrême, des personnages qui ne parlent presque pas, des éclairages au néon bleu et rose, et des figures féminines fantasmées. 

 

Her Private Hell compile tous ces tics de mise en scène sans jamais proposer la moindre évolution. Par moments, j'ai eu le sentiment que Refn signait une parodie involontaire de son propre style. Certaines séquences censées choquer ou bousculer le spectateur tombent complètement à plat et provoquent presque un sourire poli tant le procédé semble forcé. Certes, une réplique bien sentie fonctionne au milieu du chaos, et deux ou trois passages dégagent une vraie poésie noire, mais c'est bien trop maigre pour soutenir l’intérêt pendant près de deux heures de projection. C'est dommage, car la direction artistique reste à couper le souffle. Chaque plan ressemble à une photographie d'art contemporain. 

 

Les jeux de lumière et les décors rappellent le cinéma de Dario Argento, le genre du giallo italien ou encore les délires surréalistes de David Lynch. Mais à force de vouloir transformer chaque plan en tableau de musée, le long-métrage devient froid, mécanique et terriblement répétitif. Les actrices font ce qu'elles peuvent et s'impliquent totalement, mais elles semblent prisonnières d'une cage dorée. Sophie Thatcher, Kristine Froseth et Havana Rose Liu possèdent une présence magnétique à l'écran, mais leurs rôles manquent cruellement d'épaisseur humaine pour qu'on s'attache à leur sort. 

 

Même chose pour Charles Melton, dont la quête personnelle laissait espérer une tension dramatique forte, avant que son personnage ne se dissolve complètement dans le brouillard du récit. Ce rythme en dents de scie finit par casser l'expérience. Le film alterne constamment entre des éclairs de génie purement visuels et d’immenses moments de solitude où le vide s'installe. Les scènes s'enchaînent sans véritable connexion émotionnelle, ce qui brise toute forme d'immersion. C'est d'autant plus frustrant qu'il y avait un potentiel énorme pour bâtir un thriller psychologique étouffant sur le regard masculin et l'artificialité du monde moderne. Mais le scénario refuse le concret au point de diluer tout son propos.

 

Note : 2/10. En bref, Her Private Hell prouve que Nicolas Winding Refn s'est enfermé dans une formule automatique. Il sait comment fabriquer des images sublimes, mais il oublie de les mettre au service d'une histoire. On se retrouve face à un trip sensoriel sans colonne vertébrale, un rêve éveillé prétentieux qui lasse plus qu'il ne fascine. La plastique irréprochable du film ne suffit pas à masquer la pauvreté d'un ensemble beaucoup trop inégal pour convaincre.

Sorti le 24 juillet 2026 au cinéma - Vu dans le cadre des avant-premières « Après Cannes, c’est encore Cannes » chez UGC

Ce film est présenté en hors-compétition au Festival de Cannes 2026.

 

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