25 Mai 2026
Roma Elastica // De Bertrand Mandico. Avec Marion Cotillard, Noémie Merlant et Martina La Manna.
Bertrand Mandico en séance de minuit au Festival de Cannes, c’est toujours la promesse d’une expérience à part. Son nouveau projet, Roma Elastica, n’échappe pas à la règle et s'est vite chargé de couper la Croisette en deux. D’un côté, on en prend plein les yeux avec une identité visuelle folle et un duo Marion Cotillard / Noémie Merlant qui bouffe littéralement l’écran. De l’autre, on se retrouve face à un scénario qui s’évapore au fil des minutes pour ne laisser qu’une coquille vide. Le festival de cette année adore visiblement le conceptuel. Je pense direct à Her Private Hell de Nicolas Winding Refn, un autre film de cette sélection où le look de l'image écrase complètement le fond.
Marion Cotillard incarne une star de cinéma à bout de souffle épaulée par sa fidèle maquilleuse campée par Noémie Merlant devant la caméra de Bertrand Mandico pour un hommage ébouriffant au Cinecitta des années 80.
Roma Elastica prend un chemin un peu différent, mais le constat reste le même : on sent que le réalisateur cherche plus à impressionner la galerie qu’à construire une histoire qui tient debout sur la durée. L’intrigue de départ s'avère pourtant plutôt intrigante. On suit Eddie, une actrice américaine sur le déclin qui débarque à Rome pour tourner un projet de science-fiction. Elle atterrit dans une Cinecittà complètement réinventée, ultra bizarre, presque magique. Elle traverse cette aventure avec Valentina, sa maquilleuse et sa seule vraie confidente. Le décor est planté : une ambiance étrange, à la lisière entre l'hommage pur au cinéma italien d’époque et le délire visuel permanent.
Le pitch donnait envie. Parler d’une comédienne face au temps qui passe, d’une industrie cinématographique en pleine crise et de la fantasmagorie de Rome, c'était un excellent point de départ. Sauf que le film lâche l’affaire très vite. L'histoire se perd au milieu d'une montagne de visions mystiques, de symboles lourds et de mises en abyme qui finissent par étouffer le projet. Bertrand Mandico livre une sorte d'installation d’art contemporain géante. C’est beau à regarder, c’est hypnotisant à écouter, mais à force de vouloir intellectualiser chaque plan et d'accumuler les reflets dans les miroirs, le fil conducteur nous glisse entre les doigts.
Heureusement que le casting est là pour sauver les meubles. Si on reste accroché à son siège, c’est uniquement grâce à Marion Cotillard et Noémie Merlant. Cotillard joue cette star fatiguée avec une retenue hyper touchante. Son jeu tout en nuances apporte un contraste parfait avec l’ambiance complètement surchargée du reste du film. Juste à côté, Noémie Merlant amène une vraie fraîcheur, une énergie brute et super concrète. La relation entre leurs deux personnages donne au film ses rares moments de respiration et de pure humanité. Pour être honnête, beaucoup de scènes ne tiennent debout que parce que ces deux actrices y croient à fond.
Sans elles, ce long-métrage basculerait dans un truc totalement abstrait, froid et désincarné. C'est le vrai miracle de Roma Elastica : ce tandem féminin qui s’accroche au réel alors que tout le décor autour d’elles part en vrille dans tous les sens. On sait que Mandico aime l'excès, c'est sa marque de fabrique. Ici, il pousse le curseur encore plus loin. La ville de Rome devient une sorte de labyrinthe mental, peuplé de statues bizarres, de studios déserts et de personnages en costumes d’une autre époque. Graphiquement, le film propose des choses magnifiques. La gestion des corps, les jeux de lumière et les métamorphoses à l’écran marquent les esprits. Mais le réalisateur en fait trop.
À force d'empiler les couches de style, on ne comprend plus très bien où il veut en venir. Le problème n'est pas de faire du cinéma expérimental. Le problème, c'est que le spectateur n'a jamais de bouée de sauvetage pour se repérer. On regarde l'écran, on est impressionné, mais on reste totalement à l'extérieur. Une distance s'installe et on finit par se détacher de ce qui se passe sous nos yeux. Plus le générique de fin approche, plus on tourne en rond. Les thèmes principaux comme le deuil de la jeunesse ou le cinéma qui se regarde le nombril sont jetés sur la table dès le premier quart d'heure, mais ils n'évoluent jamais. On reste au niveau des intentions.
Le film enchaîne les bonnes idées de mise en scène et les jolies métaphores, sans jamais construire une vraie progression dramatique. On a la désagréable impression de revoir en boucle le même schéma pendant deux heures. C'est là que le parallèle avec le film de Refn prend tout son sens : le style devient une prison qui étouffe le récit. On ne peut pas balayer Roma Elastica d'un simple revers de la main. Il y a une vraie proposition artistique, une ambition plastique indéniable et un boulot de dingue sur les décors et les costumes. Prises de manière isolée, certaines séquences s'avèrent de vraies claques visuelles. Mais un film, c'est un tout. Sur la longueur, la mayonnaise ne prend pas.
L'émotion n'arrive jamais à percer et l'histoire se dilue dans ses propres effets de style. C'est ce qui rend le visionnage aussi frustrant : on sent le potentiel d'un grand film mélancolique, mais Mandico préfère se regarder filmer. Roma Elastica brille de mille feux à la surface, mais son cœur ne bat pas. C’est un cinéma de l’esbroufe, souvent fascinant, mais qui laisse un goût d'inachevé. Reste que Mandico confirme sa place de cinéaste unique dans le paysage actuel, même quand il s'enferme dans ses propres délires.
Note : 3.5/10. En bref, porté par l'incroyable duo Marion Cotillard et Noémie Merlant, Roma Elastica séduit immédiatement par son esthétique radicale et son ambiance visuelle hypnotique. Malheureusement, le film de Bertrand Mandico s'embourbe vite dans ses propres excès stylistiques, délaissant son scénario au profit d'un exercice de style brillant mais désincarné.
Sorti le 23 décembre 2026 au cinéma - Vu dans le cadre des avant-premières « Après Cannes, c’est encore Cannes » chez UGC
Ce film est présenté en Séance de Minuit au Festival de Cannes 2026.
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