Critique Ciné : Backrooms : tout doit disparaître (2026)

Critique Ciné : Backrooms : tout doit disparaître (2026)

Backrooms : tout doit disparaître // De Kane Parsons. Avec Chiwetel Ejiofor, Renate Reinsve et Mark Duplass.

 

Quand on passe des heures à traîner sur internet, on finit forcément par croiser le mythe des Backrooms. Ce concept de labyrinthes infinis, de tapis humides et de néons qui grésillent a fasciné et traumatisé toute une génération de spectateurs sur YouTube. Alors forcément, l’annonce d’une adaptation au cinéma sous le titre Backrooms : Tout doit disparaître avait de quoi exciter les amateurs de frissons alternatifs. L'idée de base possède une force brute indiscutable : prendre des endroits totalement ordinaires, comme des bureaux vides ou des cages d'escalier désertes, et les transformer en pièges psychologiques où la réalité semble s'effriter. Sur le papier, c'est le terrain de jeu idéal pour offrir une expérience horrifique mémorable.

 

Une étrange porte apparaît dans le sous-sol d’un magasin de meubles.

 

Pourtant, une fois la séance terminée, le constat s’avère plus complexe. Le réalisateur Kane Parsons livre une œuvre visuellement bluffante, habitée par une vraie vision artistique, mais qui oublie en chemin de raconter une histoire solide. C'est le grand paradoxe de ce long-métrage : il excelle à poser une atmosphère lourde et pesante, mais il piétine dès qu'il s'agit de donner du sens à son récit, laissant une pointe de regret face à un potentiel immense qui n'est jamais pleinement exploité. Le point fort indiscutable du film réside dans sa capacité à recréer ce malaise si particulier qu’on appelle l'horreur liminale. La mise en scène joue constamment avec nos repères géométriques et temporels. 

 

Kane Parsons filme des couloirs jaunâtres à perte de vue, des pièces nues où le moindre craquement prend des proportions gigantesques. Le film évite le piège des monstres faciles qui sautent au visage toutes les cinq minutes. Ici, la peur naît du vide, de l'absence et de l'attente. C'est notre propre imagination qui comble les espaces sombres, et c'est souvent bien plus efficace que n'importe quel effet spécial numérique. La photographie accentue brillamment cette impression d'isolement total. Les plans très larges écrasent littéralement les personnages dans des décors démesurés, accentuant leur solitude absolue au milieu de nulle part. On ressent physiquement cette sensation d'étouffement au sein d'un espace pourtant infini. 

 

Le travail sur le design sonore appuie là où ça fait mal. Le bourdonnement continu et lancinant des éclairages fluorescents devient presque un personnage à part entière, une sorte de bruit de fond hypnotique qui use les nerfs du public autant que ceux des protagonistes. Au milieu de ce labyrinthe mental, le duo d’acteurs composé par Chiwetel Ejiofor et Renate Reinsve fait un travail formidable. Loin des clichés des films d'horreur habituels où les personnages passent leur temps à hurler, ils proposent un jeu tout en retenue, basé sur la confusion, la fatigue psychologique et une peur sourde. Le personnage de Clark est d'ailleurs particulièrement bien pensé au départ. 

 

Cet employé d'un magasin de meubles en faillite dans les années quatre-vingt-dix traverse déjà une crise existentielle majeure avant même de basculer dans les Backrooms. Sa vie personnelle est au point mort, son avenir professionnel est bouché, et cet univers parallèle ressemble étrangement à une projection physique de sa propre impasse intérieure. Le long-métrage esquisse ainsi une métaphore passionnante sur la dépression, sur ces gens qui se sentent transparents et déconnectés de la société, vivant en marge du monde réel sans jamais réussir à y trouver leur place. Malheureusement, cette piste thématique prometteuse n'est jamais creusée jusqu'au bout. 

 

Le scénario effleure les traumatismes et les fêlures des personnages sans jamais prendre le temps de les développer correctement. À cause de cela, l'empathie s'estompe un peu au fil des minutes. On observe leurs errances avec curiosité, mais sans jamais vibrer totalement avec eux, la faute à une écriture trop superficielle qui privilégie le décor au détriment de l'humain. Cette fragilité narrative devient flagrante durant le dernier tiers du récit. Alors que la première heure fonctionnait à merveille sur le principe du mystère total et de la suggestion, le film opère un virage abrupt en tentant d'apporter des explications concrètes et des réponses rationnelles à ce cauchemar éveillé. 

 

C'est précisément à ce moment-là que la machine s'enraye. En voulant rationaliser l'irrationnel et donner des clés d'explication sur l'origine de ces couloirs sans fin, le scénario brise le charme et affaiblit considérablement la portée horrifique de son univers. La conclusion laisse un goût amer d'inachevé. On attend un point d'orgue, une révélation marquante ou un dénouement psychologique fort qui justifierait tout le voyage. À la place, le film s'interrompt brutalement, presque au moment où les enjeux commençaient enfin à s'articuler de manière interessante. Cette coupure nette donne l'impression frustrante qu'il manque un acte entier à l'histoire, ou que le réalisateur a découpé son film en gardant la véritable conclusion pour une éventuelle suite.

 

Pour autant, il serait injuste de rejeter en bloc ce projet ambitieux. Pour un premier long-métrage, Kane Parsons prouve qu'il possède un sens esthétique rare et une maîtrise technique évidente. Backrooms : Tout doit disparaître reste une proposition de cinéma singulière qui respecte l'essence du matériau d'origine tout en essayant de lui donner une dimension cinématographique. Les puristes de cet univers internet apprécieront sans doute de retrouver ces décors familiers et cette angoisse poisseuse de l'inconnu. En revanche, le grand public qui cherche un thriller horrifique classique et rigoureusement structuré risque de se perdre en chemin. C'est une expérience sensorielle forte, un superbe exercice de style visuel, mais qui manque encore un peu de matière narrative pour devenir le grand film d'horreur qu'il aurait dû être.

 

Note : 6/10. En bref, visuellement bluffant et doté d'une ambiance oppressante très réussie, Backrooms : Tout doit disparaître capte parfaitement l'angoisse de l'univers internet dont il s'inspire. Le film s'égare malheureusement dans sa deuxième moitié avec un scénario trop superficiel et des explications maladroites qui gâchent le mystère.

Sorti le 8 juillet 2026 au cinéma (avec l’extension de 16 minutes après le générique sous titrée "Tout doit disparaître). Le film est sorti le 17 juin 2026 en France dans sa version originale.

 

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