Critique Ciné : A metros de distancia (2026)

Critique Ciné : A metros de distancia (2026)

A metros de distancia // De Tadeo Pestaña Caro. Avec Max Suen, Jazmín Carballo et Esteban Kukuriczka.

 

On passe nos journées à scroller, à swiper, à accumuler des profils comme si on faisait nos courses. C’est exactement ce vertige contemporain que Tadeo Pestaña Caro choisit de disséquer dans son premier long-métrage, A metros de distancia. Le réalisateur argentin nous plonge dans le quotidien de Santiago, un jeune habitant de Buenos Aires totalement accro aux applications de rencontres. À travers son errance numérique et physique, le film pose une question aussi simple que douloureuse : pourquoi est-il devenu si difficile de se lier vraiment à l’époque de l’hyperconnexion ? L’approche visuelle capte immédiatement l’attention. Santiago vit le nez collé à son écran, et le rythme du film adopte celui de ses notifications.

 

Santiago, 20 ans, passe une nuit à rechercher des applications de rencontres et à visiter des sex clubs, à la recherche d'une connexion malgré les innombrables options à proximité. Sa quête révèle la solitude qui sous-tend la culture moderne des rencontres.

 

Les visages défilent, les discussions s’engagent puis s’éteignent dans la seconde, créant une routine presque mécanique. Le film montre brillamment comment cette abondance de choix se transforme en piège. À force de chercher la prochaine option, celle qui sera peut-être un peu mieux, le personnage s'avère incapable d’habiter le moment présent. Chaque match calme son anxiété pendant quelques minutes, avant de le laisser face au même vide. Le traitement de Buenos Aires participe pleinement à cette atmosphère de solitude partagée. La capitale argentine est montrée sous un jour vibrant, nocturne, coloré et plein de vie. La caméra se balade dans les rues bondées, les bars animés et les clubs de la communauté gay. 

 

Pourtant, plus la ville s'agite autour de Santiago, plus son isolement saute aux yeux. Le travail sur le son est particulièrement bien pensé : les vibrations du téléphone et les bruits d’alertes s'intègrent à la musique électronique de fond, créant une bulle artificielle qui coupe le protagoniste de la réalité sonore du monde extérieur. C'est dans ses scènes de rendez-vous réels que le récit trouve ses moments les plus percutants. En ligne, Santiago est un séducteur sûr de lui, qui sait exactement quoi dire. Mais dès qu’il se retrouve assis en face de la personne qu'il convoitait dix minutes plus tôt, le masque tombe. Il bégaie, hésite, se mure dans le silence ou s’enfuit carrément sans donner d’explication. 

 

Cette incapacité à assumer le réel face au virtuel est sans doute l’aspect le plus juste et le plus cruel du film. On s'y reconnaît forcément un peu, ou du moins, on y reconnaît notre époque. Le film évite heureusement le piège du jugement moralisateur. Le cinéaste n'essaie pas de faire la leçon à son personnage ni de condamner en bloc les technologies. Il observe, à bonne distance. Pour amener un peu d’équilibre, le scénario intègre le personnage de Karen, une amie et collègue de travail. Elle endosse le rôle de la confidente lucide, celle qui repère les signaux d’alarme et tente de secouer Santiago face à ses comportements fuyants ou risqués. Ce duo fonctionne bien parce que Karen n’est pas parfaite non plus ; ses propres failles rendent leur complicité créible et profondément humaine.

 

Tout n’est pas parfait pour autant. Le principal obstacle au voyage reste le personnage de Santiago lui-même. Interprété par Max Suen, le protagoniste affiche une passivité et un manque d’expressivité qui finissent par lasser. Il traverse le récit comme un fantôme, ment sur sa vie, ses études ou son job pour se donner une contenance, et fuit dès que les choses deviennent sérieuses. Si ce détachement illustre bien la dépression moderne et la perte de repères, il crée aussi une distance émotionnelle permanente avec le spectateur. On a parfois du mal à ressentir de l’empathie pour ce garçon qui sabote lui-même la moindre chance d'être heureux. Le rythme très contemplatif du film pourra aussi en dérouter certains. 

 

Le réalisateur privilégie l’ambiance aux rebondissements. L’histoire avance par petites touches, par observations quotidiennes, sans véritable climax dramatique. C’est un choix qui colle au sujet, mais qui s'essouffle un peu dans la dernière ligne droite. Sur la fin, le film perd d'ailleurs de sa subtilité en rendant son message un peu trop explicite et démonstratif, là où les premières séquences nous laissaient une totale liberté d'interprétation. Malgré ces quelques longueurs, A metros de distancia s'impose comme une proposition sincère et pertinente. En évitant les clichés habituels sur les milieux LGBTQ+ pour se concentrer sur des doutes universels, Tadeo Pestaña Caro signe une œuvre mélancolique qui résonne longtemps après le générique. 

 

C’est le portrait d'un jeune homme qui doit d'abord apprendre à exister par lui-même avant de pouvoir, enfin, laisser quelqu'un d'autre entrer dans sa vie. Sans révolutionner le genre, cette chronique argentine offre une réflexion nécessaire sur les rapports humains à l'ère du tout-numérique. Un moment de cinéma parfois frustrant, mais suffisamment habité pour marquer les esprits.

 

Note : 6.5/10. En bref, A metros de distancia s'impose comme une proposition sincère et pertinente. En évitant les clichés habituels sur les milieux LGBTQ+ pour se concentrer sur des doutes universels, Tadeo Pestaña Caro signe une œuvre mélancolique qui résonne longtemps après le générique. 

Prochainement en France

 

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