9 Juillet 2026
Le Passage // De Brandt Andersen. Avec Yasmine Al Massri, Yahya Mahayni et Omar Sy.
Avec Le Passage, le réalisateur Brandt Andersen plonge au cœur d'un sujet brûlant et particulièrement difficile : l'exil des réfugiés syriens et le chemin semé d'embûches qui les mène vers une sécurité très incertaine. Pour traiter ce drame, le film fait le choix de ne pas s'attacher à un seul parcours. Il préfère suivre plusieurs destins qui se croisent, dessinant une grande fresque humaine où chaque personnage incarne un maillon d'une longue et douloureuse chaîne migratoire. L'intention de départ est excellente, mais le résultat final laisse une impression un peu mitigée. Dès les premières minutes, le film installe une ambiance pesante. Les bombardements qui s'abattent sur la ville d'Alep posent immédiatement le décor.
Amira travaille dans un grand hôpital à Chicago. Un message d'anniversaire fait vibrer son téléphone et le passé refait surface. Des années plus tôt, le soir de ses 40 ans, une bombe pulvérise son appartement à Alep. Amira n’a alors qu’un réflexe : saisir sa fille et fuir. Sur le chemin de l'exil, elle découvre que l'espoir a parfois le visage d'un inconnu, la force d'un geste simple et le pouvoir immense de changer une vie. Jusqu'où iriez-vous pour sauver ceux que vous aimez ?
La caméra filme au plus près des visages, ce qui donne presque l'impression de regarder un documentaire sur le vif. Cette violence brute n'est jamais adoucie, et elle rappelle efficacement que derrière les chiffres des actualités et les débats politiques interminables, il y a de vraies vies brisées. Le long-métrage se structure ensuite en plusieurs chapitres bien distincts. Chaque partie se focalise sur un protagoniste différent : on suit tour à tour une femme médecin, un soldat, un passeur, un poète ou encore un garde-côtes. En théorie, cette narration chorale est une très bonne idée. Elle permet de multiplier les points de vue et d'éviter un regard trop simpliste sur la crise migratoire.
On réalise rapidement que sous une même tragédie collective se cachent des réalités totalement différentes. Pendant que certains fuient désespérément les bombes pour sauver leur peau, d'autres cherchent juste à survivre au jour le jour, tandis que quelques opportunistes profitent sans scrupules de la détresse humaine pour s'en mettre plein les poches. Cependant, cette profusion de personnages devient aussi la principale faiblesse de l'œuvre. À peine commence-t-on à s'attacher à un protagoniste et à comprendre ses enjeux que le récit bascule brusquement vers un autre. Beaucoup d'histoires semblent simplement survolées au lieu d'être développées en profondeur. On se retrouve face à des scènes coupées net, pile au moment où la tension montait et où le propos devenait vraiment captivant.
Ce choix de découpage crée une vraie frustration qui empêche l'émotion de s'installer sur la durée. Le Passage cherche visiblement à raconter un drame collectif plutôt qu'un destin individuel, mais cela réduit l'impact de plusieurs séquences clés. Certains visages disparaissent aussi vite qu'ils sont apparus, ce qui laisse un arrière-goût d'inachevé. Au milieu de cette galerie de portraits, la performance d'Omar Sy retient l'attention. L'acteur français apparaît ici dans un registre beaucoup plus sombre et dramatique que ce à quoi il nous a habitués. Il incarne un passeur froid, guidé par l'appât du gain plutôt que par la moindre once de compassion. Ce contre-emploi total est une excellente surprise.
Son personnage n'est pas pour autant dessiné comme un méchant de cinéma caricatural. Le scénario laisse entrevoir la réalité complexe dans laquelle il évolue, un monde où chaque décision implique un coût humain. Cette nuance apporte une vraie subtilité à un récit qui aurait facilement pu tomber dans un manichéisme basique. Globalement, l'ensemble des acteurs s'investit pleinement. Ils parviennent à rendre crédibles ces hommes et ces femmes piégés par des choix impossibles. Même quand l'écriture manque de relief, les interprètes réussissent à transmettre la détresse profonde qui accompagne chaque étape de l'exil. Visuellement, la mise en scène est nerveuse et immersive.
La caméra à l'épaule colle aux basques des personnages en fuite, transmettant une tension permanente, notamment lors des bombardements ou des traversées maritimes éprouvantes. Certaines séquences sont dures à regarder, non pas par goût du spectaculaire gratuit, mais parce qu'elles font écho à des situations réelles actuelles. Malheureusement, le film en fait parfois un peu trop pour arracher des larmes. Plusieurs scènes semblent calibrées pour forcer l'émotion plutôt que de laisser la dureté des situations parler d'elle-même. Cette lourdeur mélodramatique retire un peu de force à un sujet qui n'avait vraiment pas besoin de cela pour bouleverser. Le rythme en pâtit également. Malgré une durée standard, le film donne parfois la sensation de s'étirer en longueur.
Les transitions constantes entre les personnages brisent régulièrement l'élan dramatique. Si certains chapitres fonctionnent à merveille, d'autres paraissent plus anecdotiques et ralentissent l'intrigue générale. On en vient à se dire qu'un format de mini-série aurait sans doute été bien plus adapté pour donner à chacun de ces destins le temps d'exister pleinement. Malgré ces quelques reproches, Le Passage réussit à rappeler une vérité essentielle : derrière le mot "migrant", il y a des parcours uniques. Le film refuse l'écueil des statistiques anonymes. Il montre les peurs, les espoirs, les erreurs, mais aussi les contradictions de tous ceux qui croisent la route de ces exilés. Cette diversité de regards reste la plus grande force du projet.
Le cinéaste ne se contente pas de dénoncer la guerre ou les réseaux clandestins, il montre aussi les dilemmes moraux des soldats, l'épuisement des sauveteurs en mer et la complexité des situations sur le terrain.
Note : 5.5/10. En bref, Le Passage s'impose comme une œuvre sincère et ambitieuse. Le sujet touche au cœur, la réalisation technique est solide et plusieurs moments marquent l'esprit. Néanmoins, l'éparpillement du récit empêche souvent l'émotion d'atteindre sa pleine puissance. Ce n'est pas un mauvais film, loin de là. C'est le travail d'un réalisateur qui a voulu trop en dire en moins de deux heures, quitte à sacrifier l'épaisseur de ses personnages. Malgré ses inégalités, ce drame mérite d'être vu pour sa façon de remettre l'humain au centre du débat.
Sorti le 8 juillet 2026 au cinéma
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