6 Août 2026
Les Dimanches // De Alauda Ruiz de Azúa. Avec Blanca Soroa, Patricia López Arnaiz et Juan Minujin.
Quand j'ai vu repasser le nom d'Alauda Ruiz de Azúa sur l'affiche de Les Dimanches, j'avais déjà une petite idée de ce qui m'attendait. Après avoir exploré les méandres de la maternité et du quotidien dans Cinco Lobitos, la cinéaste espagnole revient avec un sujet qui, sur le papier, peut faire peur ou sembler très spécial : la vocation religieuse chez une ado. Sauf qu'en sortant de la salle, une chose saute aux yeux. Résumer ce film à une question de religion ou de dogme, ce serait passer à côté de l'essentiel. Les Dimanches, c'est avant tout le portrait saisissant d'une famille prise de court. Une plongée d'une sensibilité rare dans ce qui se joue quand un proche prend un virage qu'on n'avait absolument pas vu venir.
Ainara, 17 ans, élève dans un lycée catholique, s'apprête à passer son bac et à choisir son futur parcours universitaire. A la surprise générale, cette brillante jeune fille annonce à sa famille qu'elle souhaite participer à une période d’intégration dans un couvent afin d'embrasser la vie de religieuse. La nouvelle prend tout le monde au dépourvu. Si le père semble se laisser convaincre par les aspirations de sa fille, pour Maite, la tante d’Ainara, cette vocation inattendue est la manifestation d'un mal plus profond …
Le point de départ est limpide. Ainara a 17 ans. Autour d'elle, tout le monde projette déjà sa vie future : le bac, les études supérieures, les amours de jeunesse, les sorties. Bref, le parcours classique d'une fille de son âge. Et puis, au milieu de ce tableau parfait, elle lâche son secret : elle veut entrer au couvent. L'effet sur ses proches ressemble à un petit séisme. Pas de grands cris hysteriques ni de scènes théâtrales déplacées, mais une onde de choc silencieuse qui réveille tout ce qui dormait sous le tapis. C'est précisément là que le film marque ses premiers points. Alauda Ruiz de Azúa ne prend pas son public pour un élève à convaincre. Elle ne cherche ni à idéaliser la foi, ni à la descendre en flèche.
Elle préfère se poser en observatrice attentive, capter ce moment précis où la décision d'un enfant échappe complètement à la logique de ses parents. Au fond, le vrai sujet de Les Dimanches, ce n'est pas la religion. C'est la liberté individuelle. Comment réagir quand quelqu'un qu'on aime de tout son cœur choisit une voie totalement à l'opposé de nos propres valeurs ? Est-ce qu'aimer, c'est protéger à tout prix, même contre le gré de l'autre ? Ou est-ce que c'est accepter de lâcher prise, même quand ça fait mal ? La grande force du scénario, c'est son refus des raccourcis. Il n'y a pas le "bon" rôle d'un côté et le "mauvais" de l'autre. Le père est complètement déboussolé, tiraillé entre sa peur d'homme mûr et son envie profonde de respecter sa fille.
La tante, plus incisive, voit dans ce choix une fuite en avant dangereuse et refuse d'assister à ce qu'elle prend pour une erreur de jeunesse. Leurs discussions autour de la table représentent les moments les plus marquants du film. Rien n'est artificiel. Ce ne sont pas des débats théologiques abstraits entre croyants et athées. Ce sont juste des gens d'une même famille qui se rentrent dedans avec leurs doutes, leur vécu, leurs blessures passées et leur propre vision du bonheur. Au-delà de la vocation d'Ainara, le récit fait remonter d'autres failles. On comprend vite que derrière ces tensions de surface se cache le poids d'absences pas vraiment digérées et de non-dits accumulés depuis des années.
Les repas du dimanche, lieux de rassemblement habituels, deviennent peu à peu le théâtre d'un équilibre familial qui s'effrite sous nos yeux. Côté réalisation, le parti pris est celui de la sobriété. La caméra reste à bonne distance, sans jamais chercher à survendre l'émotion. Les silences comptent au moins autant que les répliques. Un simple regard appuyé, une main qui hésite au moment de se poser sur une épaule... C'est souvent là que l'émotion frappe le plus fort. Certains trouveront peut-être le rythme un peu posé, mais ce temps long est nécessaire. Il permet aux émotions d'infuser naturellement, sans musique assourdissante pour nous dicter ce qu'il faut ressentir. Visuellement, la photographie privilégie des teintes douces, très apaisées, créant un contraste saisissant avec l'orage intérieur qui secoue les personnages.
Un tel sujet exigeait des comédiens irréprochables, et le casting est à la hauteur. Dans le rôle d'Ainara, Blanca Soroa est une vraie révélation. Son jeu est tout en retenue. Elle garde une part de mystère jusqu'au bout, ce qui rend son personnage fascinant. Elle ne cherche jamais à convaincre ou à se justifier. Elle avance simplement, portée par une certitude intérieure que personne autour d'elle ne peut appréhender. Face à elle, Patricia López Arnaiz donne une intensité folle au personnage de la tante. Elle navigue en permanence entre la colère, la peur d'abandon et une tendresse immense. Ses vis-à-vis avec Ainara sont particulièrement poignants, parce qu'on sent bien que chacune parle avec le cœur, sans qu'aucune n'ait totalement tort ou raison.
Miguel Garcés complète très bien ce trio dans la peau d'un père dépassé, incarnation très touchante de cette difficulté universelle d'être parent. Ce qui reste en tête bien après le générique de fin, c'est l'intelligence avec laquelle le film pose ses questions. La décision finale d'Ainara finit presque par devenir secondaire. Ce qui compte vraiment, c'est le cheminement des gens qui l'entourent. Le vrai sujet, c'est d'apprendre à accepter que ceux qu'on aime ne nous appartiennent pas.
Note : 8/10. En bref, Les Dimanches confirme tout le bien que je pensais d'Alauda Ruiz de Azúa. C'est un drame d'une finesse rare, porté par des acteurs incroyablement justes et une écriture d'une grande lucidité. Un film pudique, fort et profondément humain, qui continue d'alimenter la réflexion bien après être sorti du cinéma.
Sorti le 11 février 2026 au cinéma - Disponible en VOD
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