Critique Ciné : Rose of Nevada (2026, direct to Mubi)

Critique Ciné : Rose of Nevada (2026, direct to Mubi)

Rose of Nevada // De Mark Jenkin. Avec George MacKay, Callum Turner et Francis Magee.

 

Avec Rose of Nevada, Mark Jenkin signe un film impossible à ranger dans une seule case. On navigue entre le drame social, la science-fiction, l'épouvante sourde et le récit de traversée mystique. L'histoire s'immerge dans une communauté de pêcheurs installée au creux des côtes de Cornouailles, rapidement secouée par un événement impensable. L'atmosphère est envoûtante, l'esthétique a une vraie signature et le casting s'investit pleinement. Seulement voilà : sous cette écorce visuelle hypnotique, le scénario peine à nourrir son sujet et manque franchement de rythme. L'intrigue démarre par une anomalie. Le Rose of Nevada, un navire de pêche volatilisé trente ans plus tôt avec son équipage, réapparaît sans crier gare dans le port. 

 

Dans un village de pêcheurs, un bateau apparaît mystérieusement dans le vieux port. La Rose de Nevada, perdue en mer avec tous ses hommes il y a 30 ans, est de retour. Pour les quelques personnes qui s'en souviennent, c'est un signe. La Rose of Nevada doit reprendre la mer, peut-être qu'alors la chance du village dévasté tournera. Nick accepte un emploi à bord du bateau pour tenter de subvenir aux besoins de sa famille. À ses côtés, Liam, nouvellement arrivé, se joint à l'équipage, afin d'échapper à son passé. Ils prennent la mer et, après un voyage réussi, rentrent au port. Mais quelque chose ne va pas. Ils ont remonté le temps et les villageois les accueillent comme s'ils étaient l'équipage d'origine.

 

Cette arrivée inexplicable met tout le village sous tension. Mike, le propriétaire, et Tina, veuve de l'un des marins disparus, oscillent entre sidération et suspicion. Faut-il remettre ce navire à l'eau malgré l'ombre qui pèse sur lui ? Mike finit par réunir trois hommes pour reprendre la mer : Murgey, le capitaine, épaulé par Nick et Liam, deux locaux qui cherchent simplement à mettre du beurre dans les épinards. La première sortie est un succès brutal avec une récolte impressionnante. Mais au moment de regagner le quai, c'est le choc. Le village semble avoir remonté le temps. Si trois décennies ont filé sur la terre ferme, les trois marins ont été catapultés dans le passé. Les habitants du port les prennent immédiatement pour l'équipage d'origine, celui qui avait disparu des années auparavant. 

 

Nick essaie de garder la tête froide, cherchant désespérément à comprendre la logique derrière cette distorsion temporelle. L'idée de départ est excellente. Utiliser le voyage dans le temps pour ausculter les regrets, les choix manqués et les failles d'une vie rurale offre une base magnifique. Malheureusement, la narration choisit de faire du surplace. Le film préfère étirer le mystère au lieu d'alimenter son histoire, et il faut attendre un long moment avant que le récit ne daigne vraiment avancer. La véritable force de Rose of Nevada réside sans aucun doute dans sa facture plastique. Mark Jenkin tourne en pellicule 16 mm, offrant un grain épais et texturé qui donne immédiatement un cachet intemporel à l'ensemble. 

 

Les teintes, la matière de l'image, la façon de découper le cadre : tout concourt à donner l'impression de compulser de vieilles photographies retrouvées dans un grenier. Les ruelles sombres, les coques usées par le sel et les détails du quotidien semblent surgir d'un souvenir flou. Ce parti pris colle parfaitement à l'histoire. Le passé glisse sur le présent, tandis que les personnages s'égarent dans un décor dont les repères familiers s'effacent un à un. La caméra s'attarde sur les visages fatigués, la roche humide, les cordages, parfois au détriment de l'action pure. Certains plans installent une sensation de malaise très réussie, sans jamais avoir besoin d'aligner les artifices de l'horreur bon marché.

 

Le travail sur le son est tout aussi remarquable. Le frottement des amarres, la rumeur constante de l'océan et les grincements du bois apportent une crédibilité physique indispensable. Le film réussit à installer une vraie dimension sensorielle, donnant presque la sensation d'un cauchemar éveillé dont la logique nous échappe. Seulement, ce parti pris esthétique finit par devenir envahissant. À force de privilégier les silences contemplatifs et la poésie des textures, le film donne l'impression de faire passer la forme bien avant le fond. Une belle ambiance ne suffit pas à combler les creux d'un long-métrage qui frôle les deux heures. Sous ses allures de contes fantastique, le long-métrage cherche aussi à parler du déclin du monde maritime. 

 

En trente ans, le village a perdu sa ferveur. L'économie locale s'est effondrée et le départ du bateau avait laissé une balafre béante dans la mémoire collective. En revenant, le navire réveille le souvenir d'une époque où le port regorgeait encore de vie. Nick et Liam ne sont pas des héros de film fantastique. Ce sont des gars du coin qui cherchent juste à payer leurs factures. Leurs motivations ancrées dans le réel apportent une couche sociale bienvenue, parlant de précarité et d'usure au travail. Le film montre en fond que le poids des choix individuels peut peser lourd sur toute une région. C'est probablement cet aspect du film qui souffre le plus du manque de développement. 

 

La confrontation entre les deux époques soulevait de vraies questions, mais la brume poétique du film finit par étouffer ces enjeux. Les personnages restent trop distants pour qu'on s'y attache vraiment, et leurs réactions face à l'incroyable manquent parfois de relief. George MacKay et Callum Turner font pourtant de leur mieux pour porter le projet. Ils insufflent une vraie présence à l'écran, même quand l'écriture refuse de leur donner du grain à moudre. La faille vient de la construction globale, qui néglige la trajectoire émotionnelle de ses protagonistes au profit de l'atmosphère. Le rythme reste le gros point noir de l'aventure. Le démarrage prend son temps et l'intrigue peine à se fixer un cap clair. 

 

Une fois la bascule temporelle opérée, le film continue de dérouler son imagerie sans renouveler ses propositions narrative. L'ambiguïté peut être un outil formidable quand elle alimente la réflexion. Ici, elle crée surtout un sentiment d'isolement. Plusieurs pistes narratives sont amorcées sans jamais porter leurs fruits, et le dénouement risque de laisser une drôle d'impression de vide. Le réalisateur choisit délibérément de ne pas fermer toutes les portes. Ce refus des explications plaira sans doute aux adeptes d'un cinéma plus libre et suggestif, mais il risque de laisser sur le carreau ceux qui espéraient une vraie résolution. Sans un ancrage émotionnel plus fort, le mystère tourne un peu à vide. Un montage plus ramassé aurait permis de conserver toute la puissance visuelle du film sans plomber sa dynamique.

 

En sortant de Rose of Nevada, la sensation est partagée. D'un côté, le travail sur la pellicule, l'ambiance sonore et la beauté brute de la Cornouailles forcent le respect. Mark Jenkin a un œil rare pour capter la matière des lieux et la sincérité des visages. De l'autre, difficile d'ignorer la fragilité du scénario. Les réflexions sur le temps et le deuil collectif sont belles, mais elles restent souvent bloquées à l'état d'ébauche. Pour apprécier le voyage, il faut accepter de se laisser porter par une expérience purement sensorielle, sans trop attendre de réponses explicites. Si vous cherchez un récit fantastique bien ficelé, la traversée risque d'être longue. Mais si vous aimez les œuvres atmosphériques qui laissent une empreinte étrange, le détour vaut malgré tout la peine.

 

Note : 5/10. En bref, d’un côté, le travail sur la pellicule, l'ambiance sonore et la beauté brute de la Cornouailles forcent le respect. Mark Jenkin a un œil rare pour capter la matière des lieux et la sincérité des visages. De l'autre, difficile d'ignorer la fragilité du scénario. Les réflexions sur le temps et le deuil collectif sont belles, mais elles restent souvent bloquées à l'état d'ébauche.

Sorti le 16 octobre 2026 directement sur Mubi

 

Retour à l'accueil

Partager cet article

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
À propos
delromainzika

Retrouvez sur mon blog des critiques de cinéma et de séries télé du monde entier tous les jours
Voir le profil de delromainzika sur le portail Overblog

Commenter cet article