23 Mai 2025
Cat Person // De Susanna Fogel. Avec Emilia Jones, Nicholas Braun et Geraldine Viswanathan.
Aborder Cat Person, c’est avant tout accepter de poser un regard inconfortable sur quelque chose de familier : la rencontre amoureuse moderne. Dans ce long-métrage réalisé par Susanna Fogel, il n'est pas tant question d'une romance que d’une expérience émotionnelle ambiguë, où chaque geste, chaque mot échangé peut prendre un sens inattendu. Le film donne à voir l’espace flou entre fantasme et réalité, entre ce que l’on projette sur l’autre et ce que l’autre est réellement. Et dans ce flou, le malaise trouve une place de choix.
La relation occasionnelle, mais de plus en plus déconcertante, entre Margot, une étudiante de 20 ans, et Robert, un homme de 34 ans qui fréquente le cinéma où travaille Margot.
L’histoire suit Margot, une étudiante d’une vingtaine d’années, curieuse et sensible, qui entame une relation avec Robert, un homme plus âgé qu’elle, rencontré dans le cadre d’un banal échange au comptoir d’un cinéma. Rapidement, ce qui aurait pu ressembler à une romance classique glisse vers quelque chose de moins balisé. Ce glissement ne se fait pas brutalement : il est progressif, sournois, ponctué de moments de gêne, de doutes et de malaises qu’on préfère souvent ne pas nommer dans la vraie vie. C’est précisément cette tension – entre le ressenti intime et la réalité observable – qui donne sa saveur dérangeante au film.
Le choix de raconter l’histoire principalement du point de vue de Margot permet de naviguer dans un flux de pensées aussi dense que fluctuant. Elle s’interroge, anticipe, imagine, se rassure, s’inquiète. Ce tumulte mental est rendu avec intelligence par une mise en scène qui ose fragmenter la narration pour faire apparaître l’imaginaire de Margot. Cela donne naissance à des scènes projetées, parfois absurdes ou exagérées, mais toujours révélatrices de son anxiété et de son besoin de contrôle dans un environnement où tout lui échappe. Il est difficile de ne pas se reconnaître, même partiellement, dans Margot.
En tout cas, elle me ressemble. Son besoin de plaire, sa tendance à imaginer la personne qu’elle rencontre comme un être idéalisé, son inconfort à dire non clairement lorsqu’elle doute. J’ai toujours eu tendance à idéaliser les gens que je vais rencontrer jusqu’à finalement être déçu, à transformer ces rencards à travers des messages dans une application comme des personnages parfaits de comédie romantique. Ces travers, que beaucoup n’osent pas avouer, sont ici exposés sans jugement. La confrontation avec sa colocataire vient à ce titre souligner une vérité : bien souvent, la peur de blesser ou d’être mal perçu prime sur l’écoute de ses propres limites.
Ce n’est pas une posture héroïque ou lâche, juste une réaction humaine face à l’inconnu. Robert, de son côté, n’est pas un monstre. Il est maladroit, parfois inquiétant, souvent opaque. C’est un personnage dont la personnalité est difficile à cerner, et cela participe à la tension du film. Il incarne une figure de l’autre : celui qu’on tente de comprendre à travers ses messages, ses silences, ses goûts. Le film explore cette idée d’interprétation constante dans les prémices d’une relation, où l’on lit entre les lignes, où l’on projette, où l’on cherche à combler les blancs avec des récits qui n’ont peut-être rien à voir avec la réalité.
Ce jeu d’illusions est au cœur du film. Tout comme l’expérience du premier rendez-vous, du premier baiser, ou de la première nuit ensemble, filmée ici de façon volontairement désenchantée. Il y a quelque chose de glaçant dans ces moments qui devraient être marquants pour de bonnes raisons, mais qui laissent ici un goût amer. Non pas parce qu’ils sont catastrophiques, mais parce qu’ils manquent profondément de connexion. C’est une réalité trop peu montrée à l’écran : celle où deux êtres se rapprochent sans vraiment se rencontrer. La seconde moitié du film prend une tournure plus sombre. L'ambiguïté s'épaissit, les intentions deviennent troubles.
Le malaise, jusque-là latent, prend une place centrale. Pourtant, Cat Person ne cherche pas à condamner ou à désigner un coupable. Il expose une dynamique relationnelle où les deux protagonistes projettent, se protègent, se dérobent. Il aurait pu être tentant de caricaturer Robert en homme toxique ou Margot en victime passive. Heureusement, le scénario évite ce piège en rendant chacun de leurs comportements crédibles, ancrés dans des peurs et des frustrations qui ne sont pas si éloignées de celles que beaucoup connaissent. Certes, certains aspects mériteraient d’être davantage creusés. Le passé de Robert, par exemple, reste trop flou pour vraiment comprendre ce qui le pousse à agir comme il le fait.
Une approche plus équilibrée aurait permis de nuancer encore davantage cette histoire. De la même manière, l’ajout d’un point de vue extérieur plus neutre, comme celui d’un thérapeute ou d’un tiers bienveillant, aurait pu permettre une prise de distance salutaire. Cela aurait renforcé l’effet miroir sans que tout repose uniquement sur la subjectivité de Margot. Visuellement, le film propose des partis pris intéressants. Il joue avec la lumière, les cadres serrés et les découpages mentaux pour traduire l’instabilité émotionnelle de son héroïne. Certains passages frôlent le surréalisme, notamment lors de ses projections mentales les plus extrêmes. D’autres dénotent par une idée (comme la scène sur fond de Britney Spears).
Cela permet au spectateur de plonger dans une forme de psychose douce, une inquiétude rampante qui s’installe sans jamais devenir hystérique. Ce ton, mi-réaliste, mi-introspectif, est probablement l’un des éléments les plus réussis du film. Si Cat Person ne répond pas à toutes les questions qu’il soulève, il a au moins le mérite de les poser. Et ce n’est pas si courant dans le cinéma contemporain. Il évoque les attentes déçues, les malentendus, les incompréhensions entre deux êtres qui cherchent à se rapprocher mais ne partagent ni les mêmes repères, ni les mêmes désirs, ni la même lecture des signaux.
En terminant le film, difficile de dire si le film m’a plu ou dérangé. Probablement les deux. Il m’a en tout cas fait réfléchir, notamment sur ma propre tendance à idéaliser l’autre, à m’attendre à une version de la romance façonnée par les films, et à être frappé de plein fouet par la dissonance avec la réalité. Margot, dans toute son imperfection, devient une sorte d’alter ego. Un reflet dans lequel il n’est pas toujours agréable de se reconnaître, mais qui permet de questionner ses propres attentes. D’ailleurs, le film m’a rappelé Hard Candy (2005) qui, sans traiter de la même chose, aborde avec autant de violence son histoire et trouve quelques similitudes ici. C’est en tout cas à ce film auquel j’ai rapidement pensé.
Note : 7/10. En bref, Cat Person est loin d’être un film parfait. Mais il touche juste là où ça pique : dans les zones grises de l’intimité naissante. Celles où l’on voudrait que tout soit clair et simple alors que souvent, tout est flou. Et c’est bien pour ça qu’il mérite qu’on s’y attarde.
Sorti le 28 août 2024 directement en VOD
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