Critique Ciné : Dossier 137 (2025)

Critique Ciné : Dossier 137 (2025)

Dossier 137 // De Dominik Moll. Avec Léa Drucker, Guslagie Malanda et Jonathan Turnbull.

 

Il y a des films qui ne cherchent pas à éblouir par un style flamboyant, mais qui s’ancrent dans le réel avec une rigueur presque clinique. Dossier 137, réalisé par Dominik Moll, appartient à cette catégorie. Ce thriller politique s’attaque à un sujet brûlant : les violences policières, la méfiance envers les institutions, et l’épineuse question de la responsabilité individuelle dans un système miné par les tensions. Sans tomber dans le manichéisme, le film déroule une enquête qui interroge frontalement le rapport à l’image, à la vérité, et à la justice. Au cœur du récit, Stéphanie, enquêtrice de l’IGPN, incarne cette figure complexe d’une femme tiraillée entre ses convictions professionnelles et ses doutes personnels. 

 

Le dossier 137 est en apparence une affaire de plus pour Stéphanie, enquêtrice à l’IGPN, la police des polices. Une manifestation tendue, un jeune homme blessé par un tir de LBD, des circonstances à éclaircir pour établir une responsabilité... Mais un élément inattendu va troubler Stéphanie, pour qui le dossier 137 devient autre chose qu’un simple numéro.

 

Léa Drucker livre une performance toute en retenue, donnant vie à une fonction souvent perçue comme froide et distante. À travers ses yeux, le spectateur découvre les arcanes d’un service qui doit théoriquement garantir l’intégrité des forces de l’ordre, tout en naviguant dans un climat de défiance généralisée. Stéphanie ne fait pas figure de héros ou de sauveur, mais d’une technicienne scrupuleuse qui tente, tant bien que mal, de reconstituer des faits. Son regard se pose sur les images de vidéosurveillance, les rapports, les témoignages contradictoires, comme on chercherait à assembler un puzzle dont certaines pièces manquent volontairement.

 

Le film s’ouvre sur un fait divers glaçant : un manifestant, Guillaume Girard, grièvement blessé à la tête par un tir de LBD lors d’une manifestation des Gilets jaunes. La blessure est irréversible, les séquelles définitives. À partir de ce point de départ, Dossier 137 remonte le fil d’un système où les responsabilités s’effacent derrière des procédures opaques. Dominik Moll met en lumière ce paradoxe : alors que l’enquête avance, les obstacles se multiplient. Images tronquées, angles morts, témoignages fragmentés… La quête de vérité devient un parcours semé d’embûches, où chaque élément peut être contesté, chaque version remise en question.

 

Ce qui frappe dans Dossier 137, c’est la façon dont Moll dissèque la mécanique de l’image. D’un côté, il y a ces vidéos, ces photos qui prétendent documenter l’instant, mais dont le sens est sans cesse remis en question. De l’autre, la réalité brute, insaisissable, qui se dérobe derrière le montage, les cadrages et les discours. Stéphanie passe son temps à visionner, recouper, analyser. Chaque plan est une piste, chaque cadrage un indice – ou un piège. Mais au-delà de la technique, il y a ce sentiment d’impuissance face à un système verrouillé : les syndicats qui protègent, les collègues qui ferment les yeux, les hiérarchies qui temporisent.

 

Le scénario ne cherche pas à ménager un suspense artificiel. L’affaire est banale, presque trop : un tir, un blessé, un policier dont l’identité tarde à émerger, et une enquête qui piétine. C’est justement cette banalité qui alimente le malaise. Le film ne fait pas dans l’exceptionnel, il montre l’ordinaire d’un système qui broie. Moll ne livre pas un procès à charge contre la police, mais il interroge cette zone grise où la loyauté au corps se heurte à l’exigence de justice. Pourquoi tout le monde déteste la police ? demande un enfant dans une scène marquante. La question reste en suspens, sans réponse nette, car le film préfère l’observation minutieuse au réquisitoire. L’esthétique du film, discrète, accompagne cette approche méthodique. 

 

Les cadrages serrés sur les visages, les mains sur les claviers, les reflets sur les écrans traduisent cette atmosphère d’enquête lente, presque laborieuse. La lumière crue des néons de bureau, les intérieurs anonymes des locaux administratifs, renforcent l’idée d’un univers où les émotions sont contenues, presque étouffées. La mise en scène privilégie le détail au spectaculaire, et cette retenue donne au film une dimension quasi documentaire. L’interprétation de Léa Drucker joue un rôle central dans la réussite du film. Son personnage, à la fois déterminé et fragilisé, incarne cette ambivalence : la volonté de bien faire, mais aussi la conscience douloureuse de ne pas pouvoir tout résoudre. 

 

Ses silences, ses regards furtifs, ses gestes mesurés traduisent un poids intérieur, celui d’une femme qui voit bien les limites de son rôle, mais qui continue, par devoir plus que par espoir. Les seconds rôles – collègues, témoins, supérieurs – gravitent autour d’elle comme des ombres, apportant chacun une pièce au puzzle sans jamais le compléter vraiment. Dossier 137 évite les discours simplistes. Les policiers ne sont pas tous des brutes, ni tous des héros. Les manifestants ne sont pas tous des anges. Le film refuse de trancher, préférant montrer la complexité d’un système où l’individu se perd dans la masse. Cette neutralité apparente est peut-être ce qui dérange le plus : il n’y a pas de victoire nette, pas de dénouement réconfortant. 

 

Au contraire, c’est l’inertie qui domine, cette sensation d’un engrenage qui continue de tourner, malgré les cris, malgré les blessures. Au fond, Dossier 137 parle d’une société en tension, d’un fossé qui se creuse entre les citoyens et leurs institutions. Moll capte cette fracture, ce sentiment d’injustice qui traverse les rues et les salons, les commissariats et les cuisines familiales. Le film rappelle que la démocratie est fragile, et que derrière chaque dossier, il y a des vies cabossées, des responsabilités diluées, et des histoires qui méritent d’être racontées, même sans grand fracas. Ce long-métrage n’a pas la prétention d’apporter des réponses, mais il a le mérite d’ouvrir un espace de réflexion. 

 

Dossier 137 est un film qui interroge sans asséner, qui montre sans juger, et qui laisse le spectateur avec ce goût amer d’une vérité toujours partielle, toujours contestée. Un film nécessaire, parce qu’il rappelle que derrière les chiffres, derrière les dossiers, il y a des visages, des douleurs, et des voix qui tentent encore de se faire entendre.

 

Note : 10/10. En bref, gros coup de coeur pour ce polar tendu sur les zones grises de la République.

Sorti le 19 novembre 2025 au cinéma

Vu dans le cadre des avant-premières Festival de Cannes « Après Cannes, c’est encore Cannes » chez UGC

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