8 Mai 2025
Juliette au Printemps // De Blandine Lenoir. Avec Izïa Higelin, Sophie Guillemin et Jean-Pierre Darroussin.
Avec Juliette au Printemps, Blandine Lenoir revient derrière la caméra pour adapter le roman graphique Juliette, les fantômes reviennent au printemps de Camille Jourdy. L’affiche laisse penser à une comédie sensible et colorée, portée par une distribution séduisante et un univers visuel pastel. Pourtant, une fois les premières minutes passées, une impression de flottement s’installe. Le film avance à pas feutrés, parfois trop, et oscille entre charme discret et manque de souffle. Juliette est une illustratrice de livres pour enfants, en convalescence émotionnelle après une dépression.
Juliette, jeune illustratrice de livres pour enfants, quitte la ville pour retrouver sa famille quelques jours : son père si pudique qu’il ne peut s’exprimer qu’en blagues, sa mère artiste peintre qui croque la vie à pleines dents, sa grand-mère chérie qui perd pied, et sa sœur, mère de famille débordée par un quotidien qui la dévore. Elle croise aussi le chemin de Pollux, jeune homme poétique et attachant. Dans ce joyeux bazar, des souvenirs et des secrets vont remonter à la surface.
Elle choisit de quitter Paris pour quelques jours et se réfugier dans la maison de son père, Léonard, un homme vieillissant à la fois tendre et cabotin, vivant seul depuis le départ de son épouse. Ce retour au bercail est l’occasion pour Juliette de retrouver les siens : sa sœur Marylou, débordée entre ses enfants, son mari distant et son amant ; sa mère fantasque, artiste bohème ; sa grand-mère Simone, âgée mais toujours présente ; et même un inconnu croisé par hasard, Pollux, qui deviendra une présence douce dans ce petit monde en mouvement. Ensemble, ils vont nourrir canetons, faire tomber des secrets, partager des silences.
La matière était là : une maison un peu fatiguée, des souvenirs enfouis, des blessures familiales, des liens à retisser. Mais à l’écran, ce qui aurait pu être une chronique familiale finement ciselée se contente trop souvent de suivre des rails convenus. L’adaptation du roman graphique est fidèle, peut-être trop. Certains passages, efficaces en bande dessinée, deviennent ici statiques ou anecdotiques. Le cadre, souvent figé, semble hésiter à jouer pleinement la carte de la mise en scène. Résultat : le rythme reste uniforme, les ruptures de ton rares, et malgré quelques séquences bien senties, le film peine à captiver sur la durée.
Cela ne veut pas dire que tout sonne creux. Il y a une attention sincère portée aux personnages, une volonté de croquer des instants de vie, de montrer la famille telle qu’elle est : chaotique, bancale, mais encore soudée par des fils invisibles. Izïa Higelin incarne Juliette avec justesse. Elle dégage une forme de douceur mélancolique, sans jamais tomber dans le pathos. À ses côtés, Jean-Pierre Darroussin campe un père lunaire, poète à ses heures, dont les jeux de mots masquent difficilement la solitude. D’autres visages s’imposent brièvement, comme celui de Salif Cissé, touchant dans le rôle de Pollux, jeune homme discret et solaire, dont le parcours reste malheureusement trop en retrait.
Lenoir compose avec cette galerie de personnages aux contours parfois flous. Certains sont là pour faire sourire, d’autres pour susciter l’émotion. Mais tous n’ont pas la même densité. Plusieurs arcs narratifs s’effilochent sans réelle résolution. On perd notamment en route deux présences pourtant marquantes : le chat du début, running gag vite oublié, et Pollux, dont la trajectoire semblait prometteuse mais s’efface au fil du récit. La mise en scène reste sage, presque timide. Le film donne l’impression d’avoir été trop storyboardé, comme si les cadres avaient été dessinés avant d’être filmés, sans que la caméra ne cherche vraiment à s’en émanciper.
Ce qui aurait pu être une force – le lien entre le dessin et le cinéma – devient une contrainte visuelle. Quelques tentatives d’animation ou d’intégration graphique plus poussées auraient sans doute permis de donner davantage de souffle au récit. Quant à l’écriture, elle hésite entre réalisme du quotidien et saynètes théâtrales. Certains dialogues tombent à plat, dans une banalité désarmante : "Allô, ça va ? Moi ça va. Et toi ?" Ces échanges anodins, s’ils traduisent une volonté de naturalisme, finissent par freiner l’émotion. D’autres moments paraissent plaqués, comme les scènes de nudité ou les trémoussements dans le jardin, qui semblent répondre à des effets de mode plus qu’à une réelle nécessité dramaturgique.
Il y a tout de même de belles idées : les relations entre les générations, le poids des secrets de famille, le contraste entre les corps libérés et les esprits encore coincés dans le passé. Des thématiques actuelles sont effleurées sans jamais vraiment s’ancrer dans le récit. C’est dommage, car elles auraient pu apporter davantage de chair à ce film qui reste en surface, entre chronique douce et drame latent. Musicalement, l’accompagnement sonore fait aussi partie des choix discutables. La chanson utilisée de manière répétée finit par lasser, tant elle semble dicter l’humeur du spectateur plutôt que de l’accompagner. Là encore, un peu plus de nuance n’aurait pas nui à l’ensemble.
Juliette au Printemps s’inscrit dans cette lignée de comédies dramatiques françaises qui misent sur la chaleur humaine, les dialogues faussement simples et la photographie en lumière naturelle. Le cadre bucolique, les visages familiers et les non-dits familiaux sont autant d’ingrédients connus. Le film joue sur une corde sensible, mais sans réussir à la faire vibrer durablement. Dans les dernières minutes, une partie du voile se lève, un secret est révélé, et le film semble enfin trouver sa colonne vertébrale. Dommage qu’il faille attendre si longtemps pour que le cœur du récit prenne forme. Jusque-là, le spectateur flotte entre scènes de vie, petites intrigues, morceaux de dialogues, en quête d’un fil rouge.
Cette construction tardive du scénario laisse l’impression d’un long préambule. En définitive, Juliette au Printemps ne démérite pas, mais laisse un goût d’inachevé. Il y a de la tendresse, des intentions louables, des acteurs investis. Mais aussi un manque de rythme, des choix esthétiques discutables, et une absence d’audace qui empêche le film de vraiment marquer. Le cinéma de Blandine Lenoir, malgré quelques réussites, semble encore chercher sa propre voix entre le format littéraire et les codes cinématographiques.
Ce film trouvera sans doute son public chez celles et ceux qui aiment les portraits de famille imparfaits, les histoires qui prennent leur temps et les films qui ressemblent à des dimanches pluvieux. Pour les autres, l’attente d’un vrai décollage pourrait s’avérer un peu longue.
Note : 5/10. En bref, chronique douce-amère d’une famille (presque) ordinaire.
Sorti le 12 juin 2024 au cinéma - Disponible en VOD et sur myCanal
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