Critique Ciné : L’Agent Secret (2025)

Critique Ciné : L’Agent Secret (2025)

L’Agent Secret // De Kleber Mendonça Filho. Avec Wagner Moura, Gabriel Leone et Maria Fernanda Cândido.

 

L’Agent Secret, le nouveau film de Kleber Mendonça Filho, frappe fort. Ce long-métrage, présenté à Cannes, offre une plongée saisissante dans le Brésil des années 70, où la dictature militaire imprègne chaque recoin du quotidien. Mais ce qui fascine ici, c’est la capacité du réalisateur à transformer un contexte politique lourd en un récit à la fois intime, tendre et profondément humain. Loin d’un simple film de genre, L’Agent Secret est une expérience cinématographique dense, captivante, et surtout vivante, qui laisse une empreinte durable bien après le générique de fin. Le film débute dans une atmosphère lourde de tension : un corps en décomposition, abandonné près d’une station-service, tandis que la police ne s’intéresse qu’à l’homme qui vient faire le plein. 

 

Brésil, 1977. Marcelo, un homme d’une quarantaine d’années fuyant un passé trouble, arrive dans la ville de Recife où le carnaval bat son plein. Il vient retrouver son jeune fils et espère y construire une nouvelle vie. C’est sans compter sur les menaces de mort qui rôdent et planent au-dessus de sa tête…

 

Ce détail anodin ouvre pourtant la porte à un climat d’inquiétude généralisée, où chaque geste du quotidien peut devenir suspect. La caméra, portée par une mise en scène fluide et inspirée, s’attache à Marcelo (interprété avec justesse par Wagner Moura), un universitaire veuf, de retour à Recife pour se rapprocher de son fils. Sa position d’intellectuel en fait une cible potentielle du régime de l’époque, et très vite, la menace se précise : une entreprise influente a mis sa tête à prix. Cette tension est palpable à chaque instant, mais jamais pesante. La virtuosité de Kleber Mendonça Filho réside dans sa capacité à faire coexister plusieurs tonalités dans un même plan : l’angoisse d’une traque se mêle à des moments de douceur, des scènes d’humour inattendues, et des éclats de tendresse. 

 

Loin de sombrer dans le didactisme, L’Agent Secret choisit l’humain avant tout. Au-delà du thriller politique, le film est une fresque éclatée où se croisent plusieurs registres : un polar tendu, un drame familial, et même des touches de fantastique qui surprennent et réjouissent. Voir surgir un requin éventré avec une jambe dépassant ou suivre un chat siamois qui traverse les décors donne à l’ensemble une dimension presque irréelle, où l’étrange se mêle au quotidien sans jamais trahir l’atmosphère générale. Cette manière d’intégrer des éléments presque absurdes renforce l’idée d’un Brésil sous tension, où tout peut basculer à tout instant. La mise en scène elle-même devient une forme de narration. 

 

Chaque plan semble pensé comme un fragment de mémoire, captant des visages, des gestes, des textures. Le cinéma de Mendonça Filho est tactile, ancré dans la matière : le grain de la pellicule, la lumière chaude de Recife, les sons du carnaval qui envahissent les rues, tout contribue à rendre cette époque palpable. C’est un film qui fait exister ses personnages, ses lieux, et même ses silences, avec une précision rare. Impossible de ne pas s’attacher à Marcelo. Sa trajectoire de père en quête de lien avec son fils, ses moments de fragilité, et son humanité profonde font de lui un personnage marquant. Il y a quelque chose de profondément touchant dans sa manière de naviguer entre les menaces invisibles du pouvoir en place et le désir simple de retrouver un peu de normalité. 

 

La relation entre Marcelo et son beau-père, ou encore ces scènes de complicité avec son fils, apportent une chaleur qui contraste avec la froideur du contexte politique. Kleber Mendonça Filho filme aussi ces moments avec une tendresse rare : un repas partagé, une séance de cinéma, un échange furtif… Ces instants suspendus donnent à L’Agent Secret une résonance universelle. Il ne s’agit pas seulement d’un film sur la dictature brésilienne, mais d’un récit sur la mémoire, la filiation et la résistance silencieuse. L’une des grandes forces de L’Agent Secret, c’est sa manière de ne jamais asséner un message. La politique est là, omniprésente, mais toujours en creux. La dictature avance masquée, comme une ombre diffuse qui pèse sur les épaules des personnages sans s’exposer frontalement. 

 

Cette subtilité rend le film d’autant plus puissant : l’oppression est suggérée plutôt que montrée, et le spectateur ressent cette insécurité diffuse, presque insidieuse, qui gangrène chaque aspect de la vie. Le film ose également des ruptures de ton étonnantes : un flashforward inattendu, des recherches menées par une étudiante des années plus tard, un dialogue déchirant entre un fils adulte et une archiviste qui connaît mieux son père que lui-même… Autant de strates narratives qui enrichissent le récit et ancrent L’Agent Secret dans une réflexion plus large sur le temps qui passe et la trace que laissent les luttes, même celles qui semblent oubliées. Difficile de ne pas être admiratif face à l’alchimie que parvient à créer Kleber Mendonça Filho. 

 

Sa capacité à mêler des influences diverses – du cinéma de genre au thriller politique en passant par une veine presque burlesque – est remarquable. Chaque détail semble pensé, chaque plan respire l’amour du cinéma. Le clin d’œil à Le Magnifique dans le titre n’est pas anodin (une scène du film vient d’ailleurs le confirmer alors qu’une partie de l’histoire se déroule dans les coulisses d’un cinéma) : comme Belmondo qui incarnait à la fois l’aventurier et l’écrivain en quête d’histoires, Marcelo traverse ce récit à la fois comme un héros de l’ombre et comme un simple homme pris dans une histoire qui le dépasse. Loin d’un exercice froid ou académique, L’Agent Secret est un film vibrant, où l’humain prime toujours sur le politique, où le cinéma dialogue avec l’histoire, et où la fiction éclaire la réalité d’un pays meurtri.

 

L’Agent Secret est une œuvre foisonnante, riche de sens, mais avant tout profondément vivante. Kleber Mendonça Filho signe ici un film majeur, qui capture une époque tout en racontant une histoire intime et universelle. C’est un film qui se laisse habiter, qui imprègne le regard et le cœur, et qui donne envie de retourner explorer les rues de Recife, à la recherche des traces d’un passé que l’on croyait éteint. Un coup de cœur absolu pour un cinéma exigeant, libre et profondément humain.

 

Note : 9/10. En bref, un thriller brésilien captivant qui conjugue intime et politique avec brio. Kleber Mendonça Filho signe ici un film majeur, qui capture une époque tout en racontant une histoire intime et universelle. 

Sorti le 17 décembre 2025 au cinéma

Vu dans le cadre des avant-premières Festival de Cannes « Après Cannes, c’est encore Cannes » chez UGC

 

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