5 Mai 2025
Langue étrangère // De Claire Burger. Avec Josefa Heinsius, Lilith Grasmug et Nina Hoss.
La jeunesse européenne, ses doutes, ses révoltes silencieuses et ses élans confus : c’est ce que tente de capter Claire Burger dans Langue étrangère, un film en deux temps, à cheval entre la France et l’Allemagne, entre deux adolescentes que tout semble opposer, mais que l'expérience d’un échange scolaire va rapprocher bien plus qu’elles ne l’auraient imaginé. Ce long métrage, discret mais dense, s’attache à suivre Fanny, lycéenne de Strasbourg, envoyée à Leipzig pour un séjour linguistique chez Léna, sa correspondante allemande.
Fanny a 17 ans et elle se cherche encore. Timide et sensible, elle peine à se faire des amis de son âge. Lorsqu'elle part en Allemagne pour un séjour linguistique, elle rencontre sa correspondante Lena, une adolescente qui rêve de s’engager politiquement. Fanny est troublée. Pour plaire à Lena, elle est prête à tout.
L’intrigue, à double entrée, propose un jeu de miroir : dans un second temps, c’est au tour de Léna de traverser la frontière pour être accueillie par la famille de Fanny. Cette construction narrative permet au film d’explorer, à travers les regards croisés des deux adolescentes, les différences culturelles, les tensions familiales, mais aussi les préoccupations partagées d’une génération face à un monde en mutation. Dès les premières scènes, le ton est donné. Ni Fanny ni Léna n’ont véritablement envie de participer à cet échange. Une phrase résume d’ailleurs assez bien l’état d’esprit initial : « Ma correspondante ne me correspond pas ».
Le séjour s’annonce compliqué, comme une contrainte imposée par les adultes, et c’est justement dans cette tension initiale que naît peu à peu une complicité inattendue. Les deux adolescentes se débattent avec des sentiments difficiles à nommer. Leur mal-être semble diffus, mais il est palpable. Chacune, dans son pays, fait face à une forme d’incompréhension familiale et sociale. Il ne s’agit pas de conflits spectaculaires mais plutôt de silences gênants, de regards fuyants et d’une distance émotionnelle qu’elles peinent à combler. Claire Burger s’appuie sur ce duo d’adolescentes pour aborder, par petites touches, un ensemble de thématiques plus larges.
Le film évoque notamment l’angoisse climatique, la montée des nationalismes, les conflits intergénérationnels et la désillusion politique. Léna est militante, engagée dans des manifestations contre l’extrême droite, alors que Fanny semble d’abord en retrait, observatrice passive d’un monde qui la dépasse. Mais derrière cette réserve, une forme de lucidité émerge. La réalisatrice esquisse aussi une tension sous-jacente entre les deux pays. Il est question de ces termes si souvent utilisés – « couple franco-allemand », « amitié entre les peuples » – mais dont le sens réel se perd parfois dans les discours convenus.
À travers les regards des jeunes filles, ces concepts prennent une dimension plus concrète, teintée de scepticisme, parfois d’ironie. Au-delà des adolescentes, le film s’intéresse aussi aux figures parentales. Les deux mères, incarnées respectivement par Nina Hoss et Chiara Mastroianni, offrent une variation intéressante sur le thème du désarroi adulte. Loin des clichés, ces femmes, chacune à leur manière, expriment une forme de vulnérabilité. Elles tentent de comprendre, d’accompagner, mais restent souvent démunies face à des adolescentes dont elles ne partagent ni le langage ni les codes.
Ce parallèle entre les deux familles, séparées par des centaines de kilomètres mais traversées par les mêmes inquiétudes, donne une cohérence à l’ensemble. Le film ne cherche pas à dérouler une intrigue linéaire. Il préfère s’attarder sur des instants, des hésitations, des maladresses. Cela donne parfois l’impression d’un récit un peu éclaté, où certaines scènes paraissent anecdotiques ou répétitives. Il y a des longueurs, des moments où le rythme faiblit, où l’attention vacille. Mais cette manière de faire semble cohérente avec le sujet : la confusion adolescente, les émotions diffuses, la difficulté à se dire.
C’est dans cette approche presque documentaire que le film puise une partie de sa force. Même si tout n’est pas abouti, il y a une sincérité dans la mise en scène, dans les dialogues, dans le regard porté sur cette jeunesse qui tâtonne. Le titre Langue étrangère fonctionne à plusieurs niveaux. Il évoque bien sûr l’expérience du séjour linguistique, avec son lot d’inconforts et de maladresses. Mais il renvoie aussi à cette sensation d’étrangeté que ressentent les deux jeunes filles, non seulement dans un pays inconnu, mais aussi dans leur propre monde intérieur.
Il est aussi question d’une attirance naissante, d’une relation qui flirte avec les frontières de l’amitié. Rien n’est explicite, et c’est justement dans cette retenue que le film touche quelque chose de vrai. Le trouble amoureux est suggéré, jamais forcé. Le duo d’actrices joue un rôle clé dans l’adhésion à l’histoire. Josefa Heinsius, avec son regard clair et une intensité maîtrisée, impose une présence forte. Son français, parfois hésitant, ajoute une dimension touchante au personnage. Face à elle, Lilith Grasmug incarne une adolescente plus en retrait, mais tout aussi juste dans ses silences et ses frustrations. Ensemble, elles construisent une relation crédible, avec ses tensions, ses doutes et ses élans.
Les rôles secondaires sont eux aussi bien tenus, sans jamais prendre le dessus. Nina Hoss, en mère allemande un peu dépassée, surprend par sa sobriété. Chiara Mastroianni, quant à elle, propose un jeu plus nerveux, plus fragile, mais tout aussi intéressant. Ces adultes en marge complètent le tableau sans l’alourdir. Langue étrangère ne cherche pas à clore les débats, ni à offrir une morale. Il observe, questionne, met en lumière des fragments d’existence. Par moments, il peut sembler hésitant, voire brouillon. Certaines scènes auraient mérité d’être resserrées, et le propos aurait gagné à être davantage concentré.
Pourtant, cette imperfection fait partie de son charme. Le film ressemble à l’adolescence qu’il décrit : imprévisible, en construction, parfois maladroite, mais toujours animée par une volonté de comprendre le monde. Sans chercher à bouleverser le genre, Langue étrangère propose un regard sensible et nuancé sur l’adolescence contemporaine. Entre différences culturelles, mal-être identitaire et engagement politique, Claire Burger réussit à capter des instants d’authenticité. Le film n’est pas exempt de défauts, mais il sait toucher là où il faut, sans forcer l’émotion.
Note : 6.5/10. En bref, à travers le prisme de deux adolescentes qui apprennent à se connaître en parlant une langue qu’elles ne maîtrisent pas complètement, Langue étrangère raconte aussi ce que signifie grandir, se chercher, et parfois, se trouver – même brièvement, même à travers les silences.
Sorti le 11 septembre 2024 au cinéma - Disponible en VOD
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