Critique Ciné : Valeur Sentimentale (2025)

Critique Ciné : Valeur Sentimentale (2025)
Critique Ciné : Valeur Sentimentale (2025)

Valeur Sentimentale // De Joachim Trier. Avec Renate Reinsve, Inga Ibsdotter Lilleaas et Stellan Skarsgård.

 

Valeur Sentimentale, le dernier long-métrage de Joachim Trier, fait partie de ces films qui, malgré leur ambition et leur beauté formelle, laissent une sensation de distance. Présenté comme l’un des temps forts de Cannes 2025, ce film avait tout pour séduire : un réalisateur respecté, une distribution de haut vol, une mise en scène élégante. Pourtant, derrière cette façade soignée, quelque chose a manqué. Une étincelle, peut-être. Un supplément d’âme qui permettrait de traverser l’écran pour rejoindre le spectateur. L’histoire est pourtant universelle : un père, réalisateur absent, tente de renouer avec sa fille, bien des années après l’avoir négligée. 

 

Agnès et Nora voient leur père débarquer après de longues années d’absence. Réalisateur de renom, il propose à Nora, comédienne de théâtre, de jouer dans son prochain film, mais celle-ci refuse avec défiance. Il propose alors le rôle à une jeune star hollywoodienne, ravivant des souvenirs de famille douloureux.

 

Leur lien abîmé devient le fil rouge d’un récit qui questionne à la fois la famille, l’art, et cette illusion qu’il est possible de réparer ce qui a été brisé. Mais chez Trier, tout cela se joue dans une atmosphère feutrée, presque clinique, où chaque émotion semble analysée avant d’être ressentie. La mise en scène, d’une précision remarquable, cadre des intérieurs scandinaves où tout semble trop bien rangé, trop épuré pour laisser passer le chaos des sentiments. Cette esthétique, aussi maîtrisée soit-elle, finit par instaurer une froideur qui freine l’attachement. Il y a là quelque chose de l’ordre du showroom Ikea : une beauté lisse, mais un peu vide. Renate Reinsve, dans le rôle de la fille, porte une part essentielle du film sur ses épaules.

 

Son jeu, tout en nuances, parvient à insuffler de la vie dans un récit qui semble parfois trop écrit, trop pensé. Elle incarne à merveille cette femme en quête d’un père, mais aussi d’un sens à donner à sa propre trajectoire. Pourtant, même elle ne parvient pas à briser complètement cette barrière émotionnelle qui s’installe dès les premières scènes. Le film tente des choses intéressantes, notamment à travers le personnage d’Elle Fanning, starlette qui semble consciente de l’inutilité de son rôle et choisit de disparaître du récit. Ce clin d’œil méta, où l’actrice quitte littéralement le plateau, a de quoi intriguer. Mais ces jeux de mise en abyme, aussi subtils soient-ils, participent aussi de cette impression d’un film qui réfléchit beaucoup sur lui-même, parfois au détriment de l’émotion brute.

 

Valeur Sentimentale interroge pourtant des thématiques puissantes : la place de l’aîné dans la famille, ce poids invisible qu’il porte, la culpabilité silencieuse qui peut mener jusqu’au suicide. Trier capte des instants d’une grande justesse, notamment dans cette scène poignante où la douleur éclate, où le miroir familial se brise. Là, quelque chose transperce enfin cette carapace formelle. Mais ces moments restent trop rares pour véritablement emporter. Le film semble osciller en permanence entre la volonté de livrer une chronique intimiste et celle de proposer une réflexion sur le cinéma lui-même, sur l’art comme moyen de réparation ou d’expiation. Cette ambition est louable, mais elle laisse parfois un goût d’inachevé. 

 

Trier ne parvient pas à faire totalement vibrer cette histoire de réconciliation impossible avec cette maison à l’ambiance froide comme un catalogue Ikea. L’un des paradoxes de Valeur Sentimentale, c’est que sa réussite technique – direction d’acteurs, photographie soignée, montage précis – devient aussi sa limite. Tout est en place, tout est maîtrisé, mais cette perfection apparente empêche parfois de ressentir pleinement les failles des personnages. Le spectateur reste spectateur, là où il aurait aimé être pris à témoin, emporté par la vague des émotions. Cela ne veut pas dire que le film est dénué de qualités. Trier filme avec une élégance discrète, sans chercher à forcer le trait. 

 

Il y a une lucidité dans sa manière de montrer les relations familiales, les non-dits, les blessures qui se transmettent d’une génération à l’autre. Certaines séquences, comme celle où le père regarde les rushes de son propre film, tentent de capter ce moment fragile où l’art devient le refuge d’un regret. Mais cette émotion, si elle existe, se dilue souvent dans un récit qui reste trop conceptuel pour toucher au cœur. Valeur Sentimentale interroge aussi le rôle du souvenir, cette mémoire sélective qui façonne notre rapport aux autres. Trier filme des regards qui se croisent, des mains qui se frôlent, des silences lourds de sens. Chaque détail compte, chaque geste semble signifier quelque chose. Pourtant, à force de tout charger de sens, le film finit par perdre en spontanéité.

 

Le propos du film sur l’héritage familial, sur ces fardeaux invisibles que l’on porte sans savoir pourquoi, est loin d’être inintéressant. Mais il aurait gagné à être raconté avec plus de chair, plus de désordre. La vie n’est pas toujours un plan parfaitement composé, et le cinéma qui en rend compte ne devrait pas toujours chercher à tout lisser. En sortant de la projection, une sensation demeure : celle d’être passé à côté d’un film qui avait tout pour émouvoir mais qui, par excès de contrôle, a préféré garder ses distances. Valeur Sentimentale est un film élégant, intelligent, mais qui peine à toucher en profondeur. Une œuvre qui reste en surface des émotions, malgré quelques scènes fortes et une interprétation remarquable de Renate Reinsve.

 

Il reste que Trier continue d’explorer des thématiques qui méritent d’être regardées en face : la difficulté de réparer, l’impossibilité de tout comprendre, la douleur des silences familiaux. Mais Valeur Sentimentale laisse une impression paradoxale : celle d’un film qui parle d’émotion sans vraiment la transmettre, et qui, malgré ses qualités indéniables, laisse une certaine frustration. Un beau film, mais un film qui reste froid, comme un salon scandinave trop bien rangé.

 

Note : 5.5/10. En bref, quand Trier explore les blessures intimes sans tout à fait nous toucher.

Sorti le 20 août 2025 au cinéma

Vu dans le cadre des avant-premières Festival de Cannes « Après Cannes, c’est encore Cannes » chez UGC

 

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