1 Mai 2025
Regarder une série de science-fiction qui s’appuie sur une œuvre aussi marquante que L’Éternaute, c’est accepter d’entrer dans une lecture à plusieurs niveaux. Ce n’est pas simplement suivre un récit post-apocalyptique ; c’est plonger dans une mémoire collective. L’adaptation de Bruno Stagnaro, diffusée sur Netflix, propose une vision contemporaine d’un classique de la bande dessinée argentine, et ce choix implique des responsabilités narratives, visuelles, et politiques. Après avoir visionné l’intégralité des six épisodes de la première saison, difficile de ne pas poser un regard nuancé sur cette relecture.
Une nuit d'été à Buenos Aires, une mystérieuse chute de neige fait disparaître des millions de personnes d'un simple toucher laissant les survivants seuls. Juan Salvo et ses amis se lancent dans une lutte désespérée pour leur survie. Mais tout change lorsqu'ils découvrent que la neige mortelle n'est que la première attaque d'une armée étrangère qui envahit la Terre. Personne ne pourra survivre seul - le seul moyen de rester en vie est de s'unir et de se battre.
La série ouvre sur un moment presque en dehors du temps : trois jeunes femmes, Clara, Tati et Loli, profitent d’une escapade nocturne en bateau. L’ambiance est légère, intime. Puis les lumières de Buenos Aires s’éteignent brusquement. Le ciel s’illumine d’aurores boréales, un phénomène aussi fascinant qu’inquiétant. En un instant, l’insouciance se transforme en urgence : la neige commence à tomber, silencieuse, mortelle. Tati et Loli s’effondrent. Clara, seule rescapée, tente de regagner la terre ferme. Ce point de départ maritime n’a rien d’anodin. Il éloigne immédiatement le spectateur du décor urbain classique et pose une énigme : pourquoi cette neige tue-t-elle ? Et surtout, d’où vient-elle ?
Le mystère est posé, mais la série ne s’attarde pas. Très vite, le récit bifurque vers d’autres personnages, une autre dynamique. Juan, figure centrale de l’histoire, débarque chez des amis pour une partie de cartes. Rien d’extraordinaire, jusqu’à ce que la neige les rattrape. L’extérieur devient rapidement une zone de mort, et l’intérieur, leur unique refuge. Très vite, un objectif s’impose à Juan : rejoindre son ex-femme Elena et leur fille Clara. À partir de ce moment, deux trajectoires se dessinent : celle de Juan, prise dans une urgence personnelle, et celle du groupe resté dans la maison, qui s’organise pour survivre.
Le récit joue sur cette tension permanente entre élan individuel et stratégie collective. La série semble vouloir faire émerger un propos plus large sur la résistance, mais sans jamais l’exprimer frontalement. Ce flou volontaire a ses limites, notamment pour celles et ceux qui ne sont pas familiers du contexte historique dans lequel la bande dessinée originale a été écrite. Il est difficile de regarder L’Éternaute sans penser à l’Argentine des années 50 à 70, et à la répression féroce qui a marqué cette période. Le créateur de la bande dessinée, Héctor Germán Oesterheld, y avait intégré une critique à peine voilée du pouvoir en place, jusqu’à en payer le prix de sa vie.
Dans la série, ces éléments sont encore présents, mais plutôt par évocation que par démonstration. Certains y verront une finesse d’écriture. D’autres, un manque de clarté. Cette approche elliptique peut créer une distance pour les spectateurs peu informés. Les signes, les allusions, les choix de mise en scène ne suffisent pas toujours à traduire la profondeur politique du récit. Le risque, c’est que cette adaptation apparaisse comme un simple survival post-apocalyptique, alors qu’elle pourrait servir de miroir bien plus incisif de notre époque.
Ce que L’Éternaute réussit, en revanche, c’est son ambiance visuelle. Buenos Aires y est méconnaissable. La ville, étouffée sous une neige toxique, devient un espace figé, silencieux, presque irréel. Les décors, les éclairages, le soin porté aux costumes renforcent cette impression d’un monde suspendu. Il faut reconnaître le travail technique derrière cette reconstitution. La production s’appuie sur de nombreux lieux réels, enrichis par des effets numériques discrets mais efficaces. L’atmosphère visuelle reste cohérente tout au long des épisodes. Ce soin visuel ne suffit pas à masquer certaines longueurs narratives, mais il contribue à maintenir une immersion constante.
La série choisit un rythme lent, et cette décision n’est pas anodine. Elle semble vouloir faire de la progression de l’histoire une sorte de descente contrôlée dans le chaos. Cela permet de développer certains moments de tension, de créer une ambiance de huis clos dans les premiers épisodes. Mais cette lenteur a aussi ses revers. Certains épisodes peinent à avancer. Les dialogues tournent parfois en rond. Les conflits internes du groupe deviennent redondants, au point de diluer la tension initiale. Il faut attendre l’épisode 4 pour que l’intrigue reprenne un certain souffle, avec l’apparition plus explicite de la menace extérieure.
Jusque-là, on assiste à une série de confrontations humaines, certes réalistes, mais pas toujours captivantes. Ricardo Darín incarne Juan Salvo avec une sobriété certaine. Il est présent à l’écran, souvent en retrait, ce qui correspond à son rôle d’observateur actif. Ce choix d’interprétation le rend parfois trop lisse. César Troncoso, en revanche, impose une énergie plus affirmée dans le rôle de Favalli. Sa rigidité inquiète autant qu’elle rassure, et son personnage prend plus de place au fil des épisodes. Ariel Staltari, dans le rôle d’Omar, offre une performance marquante.
Son personnage n’a rien de sympathique, mais il reste mémorable. Staltari parvient à lui donner une densité malgré un texte souvent sec. Le reste du casting oscille entre justesse et effacement. Carla Peterson, Andrea Pietra, Oriana Cárdenas ou encore Mora Fisz sont sous-exploitées. Leurs personnages manquent d’épaisseur et semblent souvent cantonnés à des fonctions secondaires. Il est dommage que la série n’accorde pas plus de moments forts à ces figures féminines. Elles ont pourtant un rôle dans l’intrigue, mais leur présence semble diluée dans la construction globale du récit.
L’un des points les plus frustrants de L’Éternaute reste l’usage limité de certaines thématiques pourtant centrales. L’aspect scientifique de la neige toxique, par exemple, n’est que brièvement évoqué. L’origine du phénomène, les hypothèses sur sa nature, tout cela reste en surface. L’impression qui en ressort, c’est que la série refuse de prendre position, de peur d’enfermer son propos. Il en résulte une sensation de flou constant. Le spectateur attend des révélations qui ne viennent jamais vraiment. Il y a bien des éléments de science-fiction – la neige, les pannes électriques, les entités extraterrestres – mais ils sont traités avec une certaine retenue, presque à distance.
Ce choix, s’il vise à créer un effet de réalisme, génère aussi de la frustration. La fiction semble toujours à deux doigts d’embrasser pleinement son potentiel, sans jamais le faire. Il faut le dire : regarder L’Éternaute n’est pas une expérience légère. Ce n’est pas une série faite pour se détendre un soir de semaine. L’ambiance est pesante, les dialogues sont parfois austères, et l’action se fait attendre. Mais cette lenteur, cette retenue, créent aussi un certain malaise qui sert le propos. L’idée d’une société qui s’effondre lentement mais sûrement se reflète dans la construction même de la série.
Ce qui peut apparaître comme un défaut est aussi, paradoxalement, une force. La série refuse les facilités, les rebondissements spectaculaires, les effets de manche. Elle privilégie une approche plus introspective, plus silencieuse. Ce n’est pas forcément ce qu’on attend d’un récit de science-fiction moderne, mais cela mérite d’être souligné. L’Éternaute version Netflix est un projet ambitieux. Il prend le risque de revisiter une œuvre culte dans un contexte mondial où les peurs collectives se multiplient. Son approche visuelle, sa mise en scène sobre et son propos politique en filigrane en font une série singulière. Mais cette singularité ne suffira pas à convaincre tout le monde.
Ceux qui attendent un récit haletant ou un space opera spectaculaire seront probablement déçus. Ceux qui cherchent une réflexion plus subtile sur la survie, l’entraide et la mémoire politique trouveront de quoi nourrir leur regard. Dans tous les cas, la série laisse une impression de retenue, comme si elle ne s’autorisait jamais à aller au bout de ses intentions.
Note : 6.5/10. En bref, L’Éternaute version Netflix est un projet ambitieux. Il prend le risque de revisiter une œuvre culte dans un contexte mondial où les peurs collectives se multiplient. Son approche visuelle, sa mise en scène sobre et son propos politique en filigrane en font une série singulière. Mais cette singularité ne suffira pas à convaincre tout le monde.
Disponible sur Netflix
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