4 Mai 2025
Le regard que je porte sur une série comme The Last Anniversary se forge moins dans l’éclat des mystères qu’elle aligne que dans la manière dont elle les fait exister à travers des personnages féminins. Cette production australienne, en six épisodes, ne cherche pas à épater par une construction spectaculaire ; elle préfère avancer par couches, en dévoilant peu à peu des dynamiques familiales qu’on pourrait croire ordinaires, mais qui cachent bien des fêlures.
À première vue, tout semble tourner autour de Sophie Honeywell, une femme de 39 ans au tempérament curieux et à la vie marquée par des absences : celle de ses parents disparus tragiquement, celle d’un amour qu’elle a fui avant même qu’il ne se concrétise, et désormais, celle d’une certaine stabilité qu’elle poursuit sans vraiment savoir comment la définir. Le décès d’une vieille dame, Connie, qu’elle connaissait à peine, va pourtant remettre en question ses repères. L’héritage d’une maison sur une île isolée, Scribbly Gum Island, agit comme une détonation douce : une ouverture inattendue vers un monde clos, où chaque maison semble renfermer un secret ancien.
Ce que l’histoire déploie ensuite n’a plus grand-chose à voir avec Sophie seule. Rapidement, elle devient un fil conducteur au sein d’un tableau bien plus vaste. L’intrigue prend la forme d’un tissu familial à plusieurs générations, avec ses figures matriarcales, ses conflits larvés, ses déceptions, et ses silences lourds. L’île elle-même, fictive et pourtant vraisemblable, s’impose comme un personnage à part entière : une communauté resserrée, structurée autour d’un mystère fondateur que tout le monde connaît, mais que personne ne comprend vraiment.
Ce mystère, surnommé le “Baby Munro Mystery”, remonte à des décennies. Un couple, Jack et Alice Munro, a disparu du jour au lendemain, laissant derrière eux un nourrisson, Enigma. Le prénom, à lui seul, semble avoir été choisi pour entretenir l’énigme plutôt que pour l’apaiser. Depuis, l’événement a été récupéré, transformé en attraction touristique, devenu un pilier économique de l’île. Le récit de leur disparition est servi comme une visite guidée, scénarisée et répétée, à destination des curieux du continent. Derrière cette façade ludique se dissimule une douleur transmise de génération en génération.
Ce qui m’a frappé, c’est la manière dont la série refuse de donner une place centrale aux hommes. Ils sont présents, bien sûr, mais toujours en retrait. L’attention se porte sur des femmes, très différentes les unes des autres, mais toutes confrontées à leurs limites. Il y a Veronika, la sœur du fameux ex de Sophie, pleine d’amertume et souvent sur la défensive. Enigma, l’enfant abandonnée devenue guide touristique, porte en elle une forme de vide jamais comblé. Et surtout Grace, sa fille, tout juste mère à son tour, qui peine à garder la tête hors de l’eau sous le poids d’une dépression post-partum que personne autour d’elle ne semble vouloir ou pouvoir nommer.
La maternité, dans cette série, ne se résume pas à une expérience idéalisée. Elle est représentée dans ses tâtonnements, ses absences, ses ratés. Ce choix m’a semblé particulièrement honnête. On y voit des mères distantes, des filles qui n’ont pas su ou pu créer de lien, des transmissions incomplètes. Et dans ce désordre affectif, une forme de solidarité émerge lentement. Sophie, bien qu’étrangère à cette lignée, trouve peu à peu sa place, non pas en tant qu’héritière, mais comme témoin actif d’un tissu familial abîmé, à réparer peut-être. Les rebondissements sont nombreux, parfois même un peu trop. On sent une volonté de densifier l’intrigue à chaque épisode, au risque de perdre en clarté.
Ce choix peut freiner l’immersion, surtout quand les personnages sont aussi nombreux et les relations aussi enchevêtrées. Pourtant, la cohérence émotionnelle reste là. Même quand l’histoire semble vouloir trop en dire, elle le fait avec une certaine pudeur, évitant de tomber dans le mélodrame. Sophie, dans cette mise en scène, incarne une forme de seuil : elle n’est pas de la famille, mais elle en devient un miroir. Elle n’est pas venue résoudre une enquête policière, mais plutôt sonder une mémoire collective enfouie. Son rôle de journaliste devient un prétexte pour faire émerger les non-dits, les regrets, les rancunes.
Sa propre solitude, et le désir qu’elle nourrit de fonder une famille, résonnent avec les blessures de celles qui l’entourent. Ce que la série parvient à montrer, sans appuyer, c’est la manière dont les histoires familiales se transmettent, parfois sans mots, souvent par les silences. Scribbly Gum Island, avec ses maisons de bois, ses sentiers figés dans le temps, ses arbres marqués de lignes sinueuses comme autant de fils de vie, devient le théâtre discret de cette exploration. Loin des grands drames, ce sont les scènes les plus banales – un repas tendu, un regard fuyant, une promenade hésitante – qui portent la vraie charge émotionnelle.
Le rythme de la narration épouse cette douceur. Il y a peu de scènes bruyantes, peu de musique intrusive. L’atmosphère repose sur des détails visuels : une pièce vide, une lettre froissée, un objet oublié. Cela permet aux émotions de s’installer sans précipitation. Certains épisodes peuvent sembler lents, mais ce choix me paraît cohérent avec ce que le récit essaie de capter : le poids du passé, la lenteur du changement, la difficulté d’avancer quand les repères s’effondrent. Le personnage de Rose, l’une des dernières matriarches vivantes, illustre bien ce décalage entre ce que l’on croit comprendre et ce qui est réellement vécu. Elle incarne la mémoire de l’île, mais aussi ses contradictions.
Derrière son apparente rigidité se cache une histoire plus touchante qu’elle n’en a l’air, révélée tardivement, mais qui donne un autre sens à son comportement. La série n’essaie pas de la justifier, mais elle éclaire son cheminement avec une certaine finesse. Enfin, si un fil rouge devait être dégagé de l’ensemble, ce serait sans doute celui de l’appartenance. À quoi appartient-on quand on a été coupé de sa famille ? Que transmet-on quand on n’a pas reçu d’amour structurant ? Et surtout, peut-on reconstruire quelque chose, même tardivement, avec des morceaux aussi disparates ?
The Last Anniversary ne donne pas de réponses toutes faites, mais elle propose un espace pour réfléchir à ces questions, à travers des trajectoires souvent bancales, mais profondément humaines. Ce n’est pas une série à regarder dans l’espoir de découvrir un secret sensationnel. Ce n’est pas non plus un drame psychologique au ton appuyé. C’est plutôt un récit intime, enrobé dans une ambiance brumeuse, qui donne plus de place aux hésitations qu’aux certitudes. Elle montre ce que signifie revenir sur les lieux du passé, non pour les fuir ou les glorifier, mais pour les comprendre un peu mieux.
Ce choix de se concentrer sur les personnages, avec leurs contradictions, leurs maladresses, leurs blessures invisibles, donne à cette adaptation une authenticité certaine. Loin des schémas narratifs classiques où tout doit être résolu, The Last Anniversary laisse flotter une part d’inachevé. Et peut-être est-ce justement ce que j’ai trouvé le plus juste dans cette proposition.
Note : 6.5/10. En bref, The Last Anniversary ne donne pas de réponses toutes faites, mais elle propose un espace pour réfléchir à ces questions, à travers des trajectoires souvent bancales, mais profondément humaines. Ce n’est pas une série à regarder dans l’espoir de découvrir un secret sensationnel. C’est plutôt un récit intime, enrobé dans une ambiance brumeuse, qui donne plus de place aux hésitations qu’aux certitudes.
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