Critique Ciné : A Normal Family (2025)

Critique Ciné : A Normal Family (2025)

A Normal Family // De Jin-Ho Hur. Avec Sul Kyung-gu, Jang Dong-gun et Hee-ae Kim.

 

Le titre A Normal Family sonne comme une mauvaise blague. Et c’en est une, quelque part. Car sous le vernis d’une bourgeoisie sud-coréenne policée, cultivée et apparemment sans histoires, Hur Jin-ho tisse le portrait d’un désastre intime, lent, implacable. Un drame familial où tout ce qui semblait solide – les principes, les valeurs, l’éducation – vacille au premier choc. Adapté du roman Le Dîner d’Herman Koch, ce film coréen n’en est pourtant pas une transposition servile. Il s’ancre avec justesse dans le contexte social sud-coréen, offrant une version plus feutrée, mais non moins dérangeante, de l’histoire originelle. 

 

Deux frères, un avocat matérialiste et un chirurgien idéaliste, se retrouvent régulièrement avec leurs épouses pour dîner dans un restaurant chic de Séoul. Lorsqu’une affaire criminelle qui les implique explose sur la scène médiatique, leur sens de la morale va être mis à l’épreuve.

 

La société décrite ici est crispée sur ses apparences, traversée par des tensions générationnelles et tiraillée entre l’ambition sociale et les exigences morales. C’est précisément dans ce carrefour que le film prend toute sa force. Le point de départ est simple mais efficace : deux frères, l’un avocat à succès, l’autre chirurgien dévoué, se retrouvent régulièrement avec leurs familles dans un restaurant haut de gamme. Derrière les sourires et les petits plats, la tension sourd. L’un vit dans le luxe et la compromission, l’autre dans une modestie presque militante. Ces deux modèles s’affrontent subtilement. Pas besoin de cris, ni de déclarations fracassantes : tout se joue dans les silences, les regards en coin, les fausses politesses.

 

Mais ce qui semblait n’être qu’un différend moral latent bascule quand un fait divers vient percuter leur quotidien : leurs enfants respectifs sont impliqués dans une agression mortelle. Et tout à coup, l’hypocrisie ne tient plus. La bienséance vole en éclats. Reste une seule question : que seriez-vous prêt à faire pour sauver votre enfant ? Le film choisit une approche sobre, presque clinique, pour ausculter ce moment de bascule. Le réalisateur Hur Jin-ho prend le temps d’installer ses personnages, sans forcer la charge émotionnelle. Il ne cherche pas à faire pleurer ou choquer : il observe. Cette distance, parfois frustrante, a aussi ses vertus. Elle oblige à écouter, à lire entre les lignes. 

 

À ressentir la gêne, la peur, l’indécision qui étreint ces adultes face à une situation qu’ils ne contrôlent plus. Les enfants, eux, sont presque absents du récit – et c’est peut-être là l’idée la plus cruelle du film. Ils apparaissent en creux, comme des catalyseurs des failles de leurs parents. Enfants trop gâtés ? Mal aimés ? Mal compris ? Le film ne tranche pas, et c’est tant mieux. Il interroge, sans juger. Il montre des adultes déboussolés, qui en viennent à douter de leur rôle, de leur légitimité, de leur morale. Au-delà du drame personnel, A Normal Family propose une critique acérée d’un modèle de réussite sociale où tout se négocie – y compris la morale. Dans cette société où l’image prime, où la réussite se mesure en marques de luxe et en établissements prestigieux, le film dévoile les failles. 

 

Il n’est pas nécessaire d’être parent pour sentir l’angoisse diffuse que suscite cette histoire. Car au fond, elle touche à quelque chose de plus vaste : le confort d’un mode de vie qui ne résiste pas à l’épreuve du réel. On pourrait croire, dans un premier temps, que le film va se résumer à un affrontement entre les deux frères. L’un, humaniste naïf, l’autre cynique assumé. Mais le scénario a la finesse d’éviter ce schéma binaire. Rapidement, les lignes bougent. Les positions se floutent. Ce qui semblait solide se fissure. Le chirurgien n’est pas aussi pur qu’il le croit ; l’avocat pas aussi froid qu’il le paraît. Et c’est là que le film devient réellement intéressant : quand il montre que la morale n’est pas une ligne droite, mais un terrain glissant, mouvant, plein de compromis.

 

Visuellement, A Normal Family ne cherche pas l’esbroufe. La mise en scène est discrète, parfois même trop sage. Mais elle laisse toute la place aux acteurs et aux dialogues, qui portent le poids du récit. Le réalisateur maîtrise les silences, les regards, les suspensions de rythme. Il laisse le malaise s’installer, sans jamais chercher à le soulager. Ce n’est pas un film spectaculaire, mais un film dense, qui préfère l’inconfort à la catharsis. J’aurais aimé, parfois, une mise en scène plus audacieuse. Notamment dans la première partie, qui peine un peu à trouver son tempo. Il y a des scènes qui semblent s’étirer, comme si le film hésitait à entrer dans le vif du sujet. Mais cette lenteur finit par payer : elle donne de l’épaisseur aux personnages, de la crédibilité à leurs décisions, même les plus discutables.

 

Ce que A Normal Family questionne, en filigrane, c’est le rôle de parent dans un monde en perte de repères. Être parent, est-ce protéger à tout prix, quitte à trahir ses valeurs ? Est-ce croire son enfant coûte que coûte ? Ou lui imposer une responsabilité qu’il n’est pas prêt à assumer ? Le film ne donne pas de réponse, mais pousse à se poser les bonnes questions. Et ce n’est pas rien, dans un cinéma souvent plus préoccupé par l’effet que par le fond. Ici, l’émotion ne surgit pas dans les grandes déclarations, mais dans les détails : une main qui hésite à se tendre, un regard fuyant, un silence qui en dit long. Il y a dans cette retenue une forme de lucidité sur la faillite possible de tout modèle parental.

 

La conclusion, en revanche, m’a laissé perplexe. Sans dévoiler le contenu exact de la scène finale, disons qu’elle ouvre plusieurs lectures – ce qui, en soi, n’est pas un problème. Mais il y a dans ce dernier acte un basculement de ton qui jure un peu avec le reste du film. Comme si le récit, après avoir longuement creusé la complexité des dilemmes moraux, optait soudain pour une forme d’échappatoire un peu trop théâtrale. Une fin moins appuyée, plus en cohérence avec la sobriété de l’ensemble, aurait probablement renforcé l’impact. 

 

A Normal Family n’est pas une œuvre parfaite, mais elle a le mérite rare de poser des questions inconfortables, sans chercher à les maquiller. Pour qui s’intéresse à la représentation de la famille, à la complexité des liens parentaux, ou à la critique sociale contemporaine, le film vaut largement le détour. Il ne caresse pas dans le sens du poil. Il demande de l’attention, de la patience. Mais il en vaut la peine.

 

Note : 7/10. En bref, A Normal Family n’est pas une œuvre parfaite, mais elle a le mérite rare de poser des questions inconfortables, sans chercher à les maquiller. Pour qui s’intéresse à la représentation de la famille, à la complexité des liens parentaux, ou à la critique sociale contemporaine, le film vaut largement le détour.

Sorti le 11 juin 2025 au cinéma

 

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