8 Juillet 2025
Oh, Canada // De Paul Schrader. Avec Richard Gere, Uma Thurman, Michael Imperioli et Jacob Elordi.
La fin de vie est un motif qui inspire souvent le cinéma : elle promet des bilans, des aveux, de grandes vérités révélées à la faveur d’une dernière lucidité. C’est précisément ce que semble vouloir explorer Oh, Canada, dernier long-métrage de Paul Schrader, adaptation du roman testamentaire de Russell Banks. Sur le papier, le projet paraît chargé de promesses : un homme face à la mort, confronté à son passé, ses lâchetés, ses amours, ses enfants oubliés. Une dernière interview comme confession, ou peut-être comme vengeance. Mais très vite, ce qui aurait pu être un drame sobre et incisif devient un objet filmique pesant, confus, et surtout, étrangement creux.
Un célèbre documentariste canadien accorde une ultime interview à l’un de ses anciens élèves, pour dire enfin toute la vérité sur ce qu’a été sa vie. Une confession filmée sous les yeux de sa dernière épouse...
Leonard Fife (Richard Gere), célèbre documentariste vieillissant, accepte d’être filmé par deux de ses anciens élèves dans un format d’interview-confession. Il est mourant, rongé par un cancer, et semble vouloir « tout dire » avant que le rideau ne tombe. Présente dans la pièce, Amy (Uma Thurman), sa femme et ancienne élève elle aussi, écoute en silence cette tentative de bilan – ou d’explication. Mais très vite, un problème majeur se pose : que reste-t-il à dire, au fond ? L’histoire de Fife se révèle bien mince. Il a fui les États-Unis à la fin des années 60 pour éviter la guerre du Vietnam, abandonnant derrière lui une femme, des enfants, une vie – mais aussi, comme il le reconnaît à demi-mot, par pur égoïsme. Le voilà donc au crépuscule de sa vie, tentant de justifier des choix qu’il ne semble pas lui-même comprendre.
Une forme de lucidité, certes. Mais qui peine à nourrir un film de 90 minutes. La mise en scène de Paul Schrader choisit le contrepoint du dépouillement attendu : Oh, Canada multiplie les niveaux de temporalité, les changements de format d’image, les allers-retours entre les époques, les confusions volontaires entre les visages féminins. Noir et blanc, couleur, 4:3, 16:9, flashbacks joués par les mêmes acteurs que dans le présent… tout est là pour donner une texture au récit. Mais ce dispositif visuel, au lieu d’éclairer la pensée du personnage, en accentue la dispersion. Leonard Fife est malade, sa mémoire le trahit – c’est ce que veut sans doute illustrer la forme. Mais cette forme prend vite le pas sur tout le reste, et le film devient un puzzle flou dans lequel chaque pièce semble flotter à distance des autres.
À force de refuser une ligne claire, Schrader perd en lisibilité, mais aussi en émotion. Les fragments de souvenirs ne résonnent pas ; ils s’accumulent. Richard Gere incarne ce Leonard Fife au bord du gouffre. Son jeu, tout en retenue à certains moments, vire parfois au cabotinage, notamment dans les scènes de lit de mort où chaque souffle semble surjoué. Il y avait sans doute une belle opportunité pour lui de livrer une performance touchante. Malheureusement, son personnage reste figé dans une posture d’intellectuel amer, peu incarné. Face à lui, Uma Thurman semble presque décorative. Son rôle, pourtant central, est réduit à quelques échanges laconiques. On comprend qu’Amy découvre peu à peu les zones d’ombre de son mari – mais ce parcours, émotionnellement riche en théorie, est à peine esquissé.
C’est un gâchis, d’autant plus frappant que Thurman aurait pu porter cette ambivalence avec intensité si le film lui en avait laissé la place. Il y a, dans Oh, Canada, une volonté manifeste de densité thématique. Le film se veut une réflexion sur la mémoire, la culpabilité, le pardon. Mais ce qui aurait pu constituer une matière dramatique solide devient rapidement un vernis d’intellectualisme. Schrader semble préférer les symboles aux émotions, les intentions aux affects. Les sauts temporels, les jeux de mise en scène et les confusions identitaires sont autant de tentatives d’enrichir un propos qui ne s’épaissit jamais vraiment. Car, à bien y regarder, Leonard Fife n’a pas grand-chose à révéler. Pas de secret d’État, pas de trahison monumentale, pas de révélation existentielle.
Juste un homme qui a fui, souvent, et qui cherche, peut-être, à se faire pardonner. Est-ce suffisant pour porter un film ? Pas dans cette forme-là. Ce qui manque, fondamentalement, c’est la chair. Les choix de Fife – abandonner ses enfants, quitter son pays, multiplier les liaisons – ne sont jamais véritablement explorés. Ils sont évoqués, posés comme des faits, mais jamais interrogés avec l’intensité qu’exigerait un tel sujet. Le film reste constamment à distance de son personnage principal, comme si Schrader refusait de le juger mais, du coup, refusait aussi de nous y engager émotionnellement. Le spectateur se retrouve face à un personnage dont il ne comprend ni les motivations profondes, ni les failles réelles. Un homme qui, au seuil de la mort, semble aussi perdu qu’au début du film.
Il y a là une forme de réalisme, sans doute – certaines vies ne s’éclaircissent jamais – mais cela n’en fait pas nécessairement un bon film. On ne peut pas reprocher à Oh, Canada de manquer de travail formel. La photographie est précise, certains cadres sont beaux, les transitions entre les époques, bien que confuses, témoignent d’une volonté de cinéma. Mais cette sophistication plastique apparaît vite comme une manière de masquer le vide émotionnel. Le film est plein de plans signifiants, de regards appuyés, de silences lourds… qui peinent à produire autre chose qu’un vague ennui. Même les scènes censées nous tirer vers l’intime – les confessions, les retrouvailles, les monologues – tombent à plat. Le film semble souvent s’adresser à l’intellect, jamais au cœur.
Et dans un récit qui traite du poids des choix, du regret, de la fin d’une vie, cette froideur se fait sentir. Oh, Canada avait les ingrédients pour proposer une méditation forte sur la fin de vie, la mémoire et les conséquences de nos actes. Mais à force de vouloir brouiller les pistes, Paul Schrader ne propose qu’un exercice de style désincarné. Richard Gere peine à trouver l’humanité de son personnage, Uma Thurman n’a pas la place d’exister, et la narration éclatée étouffe toute tentative d’émotion. Le film laisse un arrière-goût d’opportunité manquée. Une confession sans aveu. Une mise en scène brillante pour une histoire sans tension. Et une figure centrale – Leonard Fife – qui, malgré tous les efforts du film pour nous le rendre complexe, reste désespérément distant.
Note : 3.5/10. En bref, Oh, Canada avait les ingrédients pour proposer une méditation forte sur la fin de vie, la mémoire et les conséquences de nos actes. Mais à force de vouloir brouiller les pistes, Paul Schrader ne propose qu’un exercice de style désincarné.
Sorti le 18 décembre 2024 au cinéma - Disponible en VOD
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