Critique Ciné : All We Imagine as Light (2024)

Critique Ciné : All We Imagine as Light (2024)

All We Imagine as Light // De Payal Kapadia. Avec Kani Kusruti, Divya Prabha et Chhaya Kadam.

 

All We Imagine as Light, premier long-métrage de fiction signé Payal Kapadia, arrive précédé d’un certain prestige. En sélection officielle à Cannes en 2024 et lauréat du Grand Prix, il a été accueilli comme un geste cinématographique fort, à la fois doux et engagé, centré sur la condition féminine dans l’Inde contemporaine. Sur le papier, tout est là : un cadre urbain étouffant, des personnages féminins complexes, un glissement vers une zone plus paisible au fil du récit. Pourtant, malgré ces éléments prometteurs, l’expérience s’avère inégale et laisse une impression de déséquilibre difficile à ignorer. 

 

Sans nouvelles de son mari depuis des années, Prabha, infirmière à Mumbai, s'interdit toute vie sentimentale. De son côté, Anu, sa jeune colocataire, fréquente en cachette un jeune homme qu’elle n’a pas le droit d’aimer. Lors d'un séjour dans un village côtier, ces deux femmes empêchées dans leurs désirs entrevoient enfin la promesse d'une liberté nouvelle.

 

Le film suit principalement Prabha, infirmière dans la quarantaine, coincée dans un mariage vidé de sens. Son mari, parti travailler en Allemagne, n’a plus donné de nouvelles depuis huit ans. En colocation avec Anu, plus jeune et bien plus révoltée intérieurement, elle partage un quotidien fait de silences, de repas partagés, de non-dits. Anu, elle, vit un amour caché avec un homme musulman, relation impossible à assumer dans sa famille. À ce duo s’ajoute Parvati, cuisinière dans le même hôpital, bientôt expulsée de son logement à Mumbai et contrainte de retourner dans son village natal, au bord de la mer. Ces trois figures féminines dessinent un portrait éclaté de ce que signifie être femme dans une société indienne patriarcale. 

 

Et si All We Imagine as Light parvient parfois à les faire exister à l’écran avec une forme de délicatesse, le scénario peine à leur offrir des trajectoires réellement engageantes. Le potentiel dramatique est là, mais il reste à l’état d’esquisse. Le film assume une forme de minimalisme narratif. Il prend son temps, s’attarde sur les gestes quotidiens, les trajets en bus, les discussions feutrées entre collègues, les repas silencieux. Il y a une vraie tentative de créer une ambiance intime, de laisser les personnages exister sans les pousser dans des dilemmes trop évidents. Cette approche a ses vertus, notamment dans la première moitié du film, où la mise en scène parvient à capturer avec justesse l’asphyxie urbaine, l’ennui des routines, et la pesanteur des conventions sociales.

 

Mais à force de flirter avec la discrétion, le récit finit par se diluer. L’absence presque totale de tension dramatique, combinée à un rythme languissant, crée un effet paradoxal : alors que les personnages vivent des situations objectivement difficiles, l’impact émotionnel reste très limité. Les enjeux sont posés, mais rarement relancés. Les scènes s’enchaînent avec une linéarité presque soporifique, et l’ensemble donne le sentiment d’un film qui refuse d’assumer la colère pourtant inscrite dans son sujet. Visuellement, All We Imagine as Light affiche une photographie tamisée, qui joue sur les faibles contrastes, les couleurs douces, les ambiances nocturnes. Ce parti pris esthétique pourrait fonctionner s’il ne s’accompagnait pas d’un certain manque de lisibilité. 

 

À plusieurs reprises, les scènes paraissent trop sombres, comme si le film cherchait à s’effacer derrière son propre minimalisme. L’image granuleuse, associée à des cadres parfois trop figés, accentue cette impression de distance. Malgré cela, certains plans réussissent à créer une vraie émotion. La transition entre Mumbai et Ratnagiri, village côtier où les personnages se retrouvent dans la dernière partie du film, apporte un changement de ton bienvenu. La mer, les arbres, le calme du paysage contrastent efficacement avec l’agitation de la ville. C’est à ce moment-là que le film semble retrouver un souffle, une forme d’onirisme doux, mais trop tard pour réellement relancer l’attention.

 

Le trio formé par Kani Kusruti, Divya Prabha et Chhaya Kadam mérite d’être salué. Chacune apporte une authenticité à son personnage, avec un jeu sobre, sans affectation. Elles incarnent des femmes ordinaires, aux prises avec des choix impossibles, et leur présence suffit souvent à maintenir un lien avec le spectateur. Malheureusement, le film ne leur donne pas toujours la matière pour développer leurs personnages en profondeur. Les dialogues sont rares, parfois absents, et l’écriture laisse peu de place à des arcs narratifs clairs. Le résultat, ce sont des portraits intéressants mais figés, qui peinent à évoluer au fil du récit. Quant aux rôles masculins, ils sont relégués à des fonctions anecdotiques, ce qui est un choix assumé, mais qui prive le film d’une véritable confrontation d’idées ou d’émotions.

 

Ce qui frappe, c’est que malgré son sujet – la place des femmes dans l’Inde contemporaine, les amours interdites, la solitude urbaine –, All We Imagine as Light semble refuser toute forme de dénonciation frontale. Le féminisme du film est réel, mais il s’exprime dans des silences, des regards, des absences. C’est une démarche respectable, mais qui peut frustrer lorsqu’elle s’accompagne d’un récit aussi peu incarné. À force de rester dans l’allusif, le film finit par ne plus dire grand-chose, si ce n’est son admiration pour ses personnages. Il est difficile de ne pas évoquer le Grand Prix décerné à Cannes, qui a propulsé le film sous les projecteurs. Cette reconnaissance internationale pose question. Le cinéma indien indépendant mérite d’être soutenu et diffusé, surtout lorsqu’il donne la parole à des cinéastes comme Payal Kapadia, engagée dans une démarche sincère. 

 

Mais All We Imagine as Light laisse un goût d’inachevé. Il y a dans cette récompense quelque chose qui relève davantage du geste politique que de la reconnaissance purement cinématographique. En sortant de la projection, une sensation domine : celle d’un film plein de bonnes intentions, mais dont la forme, trop ténue, ne parvient pas à donner corps à son sujet. Il y a de la grâce dans certaines séquences, de l’émotion en germe, mais rarement développée. Et malgré le charme discret du cadre, l’expérience se révèle déconcertante et épuisante sur la durée. All We Imagine as Light est une œuvre qui choisit la lenteur et la retenue, mais qui s’enferme parfois dans ces choix au point d’en oublier le spectateur. Son regard sur la condition féminine en Inde est précieux, mais le récit manque d’élan pour réellement captiver. 

 

C’est un film d’auteur au sens le plus classique du terme, qui demande une disponibilité totale, une ouverture maximale – et peut-être aussi un état d’esprit particulier pour en saisir toutes les nuances. Pour qui cherche un cinéma de sensations, d’ambiance et de portraits, il y aura des choses à apprécier. Pour ceux qui attendent une histoire forte, un rythme maîtrisé ou une prise de position claire, la frustration risque d’être au rendez-vous. Un film qui divise, et qui mérite sans doute d’être vu… mais pas forcément revu.

 

Note : 5/10. En bref, un film d’atmosphère qui s’épuise dans sa propre lenteur. C’est un film d’auteur au sens le plus classique du terme, qui demande une disponibilité totale, une ouverture maximale – et peut-être aussi un état d’esprit particulier pour en saisir toutes les nuances. Malheureusement, je ne suis pas pleinement entré dedans, le trouvant un brin inachevé dans ses intentions.

Sorti le 2 octobre 2024 au cinéma - Disponible en VOD

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