Critique Ciné : Confidente (2025)

Critique Ciné : Confidente (2025)

Confidente // De Çağla Zencirci et Guillaume Giovanetti. Avec Saadet Işıl Aksoy, Erkan Kolçak Köstendil et Muhammet Uzuner.

 

Présenté lors de la 75ᵉ Berlinale dans la section Panorama, Confidente marque le retour du duo Çagla Zencirci et Guillaume Giovanetti, cinéastes déjà remarqués pour Sibel en 2018. Avec ce nouveau long métrage, ils s’aventurent sur un terrain radicalement différent : celui du thriller psychologique en huis clos, où un simple combiné téléphonique devient le cœur battant de la narration. Si le film attire immédiatement l’attention, c’est autant par son dispositif minimaliste que par la charge politique et sociale qui l’accompagne. Mais cette audace se retourne parfois contre lui, et c’est ce qui rend Confidente aussi fascinant que frustrant.

 

Ankara, 1999. Arzu enchaîne les appels tarifés dans le call center érotique où elle travaille. Quand un séisme soudain frappe Istanbul, un jeune homme avec lequel elle était en ligne est pris au piège sous des décombres et la supplie de le sauver. Arzu saurait bien qui appeler... au péril de sa propre vie.

 

L’action se déroule à Ankara, à la fin des années 1990. Le pays est marqué par une crise économique, des tensions sociales, et bientôt par l’un des plus grands drames naturels de son histoire : le séisme dévastateur d’août 1999. Le personnage central, Sabiha (interprétée par Saadet Işıl Aksoy), travaille dans une agence de téléphone érotique. Elle est marginalisée par ses collègues, méprisée par son patron, et fragilisée par sa vie personnelle, notamment une séparation difficile et une bataille pour la garde de son enfant. Derrière son pseudonyme "Arzu", elle reçoit les appels de clients aux fantasmes variés, souvent empreints de misogynie et de vulgarité.

 

Tout bascule lorsqu’un adolescent de 14 ans, coincé dans les décombres d’un immeuble effondré, l’appelle par hasard. Sabiha devient alors son seul lien avec le monde extérieur. Le problème, c’est qu’elle n’a aucun pouvoir réel : ni les secours, ni les autorités corrompues ne semblent disposés à agir. Ce qui devait être une routine sordide de travail se transforme en une lutte désespérée contre le temps, le silence administratif et la compromission politique. Le film dure 76 minutes, et pourtant, il réussit à maintenir une tension quasi constante. L’intégralité de l’action se déroule dans le call center, un lieu étouffant, sans échappatoire. La caméra reste rivée sur Sabiha, scrutant son visage, son regard, ses hésitations, et cette fatigue intérieure qui la mine.

 

Ce choix radical rappelle certains films comme The Guilty (2018), Phone Booth (Murder by Phone, 2002), ou encore l’inoubliable Fenêtre sur Cour d’Hitchcock, où la contrainte spatiale se transforme en moteur dramatique. Ici, c’est la voix qui remplace le champ visuel. Tout passe par l’écoute, par l’imagination du spectateur, et par l’intensité du jeu d’Aksoy. Cette économie de moyens fonctionne bien, surtout dans la première moitié du film. L’absence d’artifice donne un réalisme brut à l’histoire, et force à se concentrer sur l’essentiel : une femme seule, enfermée dans un monde où personne ne veut l’entendre, cherchant à sauver un enfant qu’elle ne connaît pas.

 

Si Confidente ne s’effondre jamais malgré ses failles scénaristiques, c’est en grande partie grâce à son actrice principale. Saadet Işıl Aksoy livre une interprétation dense, subtile, qui traduit avec justesse la complexité de son personnage. Elle n’incarne pas une héroïne traditionnelle. Sabiha est vulnérable, blessée, parfois hésitante, mais elle trouve dans l’urgence une forme de courage inattendu. Le contraste entre son métier — objet de mépris social — et la noblesse de son geste — tenter de sauver une vie — donne toute sa profondeur au récit. La caméra se fixe sur son visage, explorant les nuances de ses émotions : la peur, la colère, la compassion, l’impuissance. 

 

Dans ces instants de gros plan, le film touche quelque chose de profondément humain, presque universel. Le séisme n’est pas seulement un élément dramatique : il est aussi le miroir d’un système politique défaillant. Le film dénonce l’incurie des autorités turques face aux catastrophes, une critique qui résonne encore plus fort après le tremblement de terre de 2023. À travers son héroïne, Confidente met aussi en lumière la condition des femmes dans une société patriarcale. Reléguée à un rôle dévalorisé, humiliée par ses supérieurs, Sabiha devient pourtant la figure de la résistance et de la dignité. Le film suggère que la voix féminine, même lorsqu’elle est confinée dans un espace stigmatisé comme une hotline érotique, peut incarner une force morale et politique.

 

Le problème, c’est que cette lecture politique tend parfois à alourdir la narration. Les réalisateurs insistent avec une certaine lourdeur sur la corruption, l’hypocrisie religieuse et le machisme ambiant. À force de marteler leur message, ils en réduisent l’impact. Là où le film aurait pu garder une ambiguïté troublante, il choisit la démonstration. À mesure que l’histoire avance, la mécanique dramatique se grippe. Les péripéties deviennent parfois confuses, voire invraisemblables. Certains rebondissements paraissent forcés, donnant l’impression d’un scénario trop écrit pour maintenir artificiellement la tension. De plus, la répétition des appels — entre dialogues crus avec des clients et appels désespérés liés au séisme — finit par créer une lassitude. 

 

Le film s’épuise à vouloir cumuler les couches de discours : drame intime, thriller politique, critique sociale, huis clos psychologique. Cette surcharge brouille le propos et fait perdre de la force à l’ensemble. Même la fin, censée délivrer un message fort, verse dans un moralisme appuyé. Plutôt que de laisser le spectateur réfléchir et interpréter, le film impose une conclusion presque didactique. En définitive, Confidente est un film qui ne laisse pas indifférent. Son dispositif minimaliste, son actrice principale et son ancrage dans un contexte historique fort en font une œuvre singulière. Mais cette singularité se heurte à des choix de mise en scène parfois maladroits et à un discours trop frontal.

 

J’ai trouvé dans la première partie une intensité rare, capable de happer totalement. Mais au fil du récit, l’intérêt s’est émoussé, remplacé par une certaine frustration. La volonté d’ajouter trop de niveaux de lecture finit par fragiliser l’équilibre du film. Reste malgré tout la performance de Saadet Işıl Aksoy, impressionnante de justesse et de présence. Elle porte Confidente à bout de bras et en fait une expérience cinématographique qui mérite d’être vue, ne serait-ce que pour découvrir une héroïne inattendue, issue d’un univers souvent relégué dans l’ombre.

 

Note : 5.5/10. En bref, Confidente est un thriller psychologique audacieux, porté par une interprète remarquable, mais affaibli par des maladresses d’écriture et une volonté de surcharger son propos. Entre tension haletante et lourdeurs didactiques, il oscille constamment, sans jamais atteindre l’équilibre parfait.

Sorti le 6 août 2025 au cinéma

 

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