26 Août 2025
Dis-moi pourquoi ces choses sont si belles // De Lyne Charlebois. Avec Alexandre Goyette, Mylène MacKay et Rachel Graton.
Avec Dis-moi pourquoi ces choses sont si belles, Lyne Charlebois s’attaque à un sujet qui, sur le papier, a tout pour séduire : la correspondance amoureuse et passionnée entre le frère Marie-Victorin, religieux et botaniste reconnu, et son élève Marcelle Gauvreau, jeune femme curieuse et audacieuse. À travers leurs lettres, c’est une histoire d’émancipation, de désir et de transgression qui s’écrit, au cœur du Québec des années 30, dans un contexte où sexualité et religion se confrontent violemment. Le film ne se limite pourtant pas à ce seul récit historique. Il choisit d’y adjoindre une mise en abyme contemporaine, avec un film dans le film.
Dans les années 30 au Québec, le Frère Marie-Victorin, surtout connu comme fondateur du Jardin botanique de Montréal, se lie d’amitié avec son étudiante Marcelle Gauvreau, qui deviendra sa collaboratrice. Alimentée par un amour de la religion et une fascination envers la nature et la science, leur relation évoluera en un échange épistolaire, dans lequel ils explorent les désirs.
Ce choix de construction narrative, audacieux en théorie, révèle aussi les limites de l’entreprise, car la puissance émotionnelle de l’histoire originelle se retrouve parfois affadie par les allers-retours temporels. Le cœur du récit repose sur les échanges épistolaires entre Marie-Victorin et Marcelle. Ces lettres, réelles, laissent deviner une complicité intellectuelle qui bascule peu à peu vers une passion platonique mais vibrante. On y parle de flore, de botanique, de découvertes scientifiques, mais aussi de sexualité, de fantasmes et d’éveil sensuel. Ces correspondances, écrites il y a près d’un siècle, résonnent aujourd’hui avec une modernité surprenante.
Charlebois filme cette relation avec une attention sincère, et la reconstitution du Québec d’alors possède un charme indéniable. Les décors, les costumes, la pudeur des regards et des gestes rappellent combien cette époque corsetée rendait chaque élan d’audace encore plus bouleversant. L’idée de donner vie à ces lettres en leur offrant un écrin cinématographique a de quoi fasciner. Malheureusement, ce potentiel est fragilisé par une écriture qui peine à trouver son équilibre. L’un des partis pris de Dis-moi pourquoi ces choses sont si belles est de juxtaposer deux récits : l’histoire originale dans les années 30 et une intrigue contemporaine autour du tournage même du film.
Ainsi, les acteurs qui incarnent Marcelle et Marie-Victorin deviennent également personnages à part entière dans le présent, avec leurs propres relations, leurs propres dilemmes amoureux. Ce procédé, en soi intéressant, cherche à établir un dialogue entre passé et présent, à montrer comment les désirs et les contradictions autour de la sexualité traversent les époques. Pourtant, à l’écran, l’effet miroir fonctionne de manière inégale. Les transitions ne sont pas toujours fluides et, à force d’aller-retour, l’immersion se brise. La mise en abyme paraît parfois forcée, comme si elle venait surcharger une histoire qui se suffisait déjà à elle-même. Ce choix affaiblit l’impact émotionnel.
Là où le spectateur pourrait se perdre dans la beauté des lettres et la tension contenue de cette relation interdite, il se retrouve ramené à des séquences contemporaines moins inspirées, qui donnent à l’ensemble un aspect décousu. S’il y a une chose que Lyne Charlebois réussit sans peine, c’est la mise en images de la nature. Dis-moi pourquoi ces choses sont si belles s’ouvre et s’achève sur des plans d’une beauté évidente : fleurs perlées de rosée, feuillages filmés avec sensualité, paysages québécois magnifiés par une caméra contemplative. Par moments, on pense à Terrence Malick, tant la nature devient personnage à part entière, miroir des sentiments qui agitent les protagonistes.
Cependant, cet esthétisme appuyé finit aussi par tourner en rond. À force de souligner la beauté de la flore, le film risque de perdre de vue son récit central. Ce qui aurait pu être une respiration poétique devient parfois une ornementation excessive, qui détourne du drame intérieur des personnages. L’image flatte l’œil, mais elle ne suffit pas toujours à compenser les faiblesses scénaristiques. Du côté du jeu, le film divise. Alexandre Goyette, dans le rôle de Marie-Victorin, apporte une profondeur contenue, marquée par la tension entre le religieux et l’homme traversé par le désir. Face à lui, Mylène Mackay incarne Marcelle avec une énergie qui oscille entre fraîcheur et naïveté. Certains de ses choix d’interprétation donnent pourtant une impression de légèreté qui contraste avec la gravité du sujet.
Le duo fonctionne par moments, notamment dans les scènes où les lettres prennent vie à voix haute. Mais ailleurs, l’alchimie peine à s’installer, et le spectateur peut rester en retrait. Cela est d’autant plus dommage que cette histoire vraie possédait une intensité dramatique évidente, capable d’emporter si elle avait été mieux exploitée. Ce qui frappe en définitive dans Dis-moi pourquoi ces choses sont si belles, c’est son manque de cohérence. Le film oscille sans cesse entre un hommage romantique à une passion interdite et un discours didactique sur le désir, la sexualité et l’émancipation féminine. À trop vouloir expliquer, commenter et mettre en parallèle, le film finit par diluer l’émotion brute.
Certains dialogues sonnent convenus, et la construction en deux temporalités donne une impression de bavardage plus que de progression dramatique. La sincérité est là, l’ambition aussi, mais l’ensemble reste trop sage, trop encadré, pour atteindre cette intensité que l’on espérait. Malgré ses maladresses, Dis-moi pourquoi ces choses sont si belles n’est pas un film à rejeter. Il a le mérite de remettre en lumière une figure historique importante, le frère Marie-Victorin, dont les travaux ont marqué la botanique québécoise et dont l’histoire intime révèle un visage inattendu. Le film interroge aussi la place du désir dans une société qui cherche toujours à le contrôler, que ce soit dans le Québec puritain des années 30 ou dans nos relations actuelles.
Il reste une œuvre d’auteur, imparfaite mais sincère, qui trouvera peut-être davantage d’écho auprès de spectateurs sensibles à son esthétisme qu’à son récit. Pour ma part, j’en ressors partagé : séduit par certaines images, intéressé par le sujet, mais frustré par une écriture qui disperse au lieu de concentrer. En conclusion, Dis-moi pourquoi ces choses sont si belles est un film qui aurait gagné à se concentrer sur la seule histoire de Marcelle et de Marie-Victorin. Ce choix aurait permis de donner toute sa force à cette relation hors du commun, sans la noyer dans une mise en abyme artificielle. Lyne Charlebois signe un projet visuellement travaillé, mais qui laisse l’impression d’un rendez-vous manqué.
Note : 5/10. En bref, Dis-moi pourquoi ces choses sont si belles est un film qui aurait gagné à se concentrer sur la seule histoire de Marcelle et de Marie-Victorin. Ce choix aurait permis de donner toute sa force à cette relation hors du commun, sans la noyer dans une mise en abyme artificielle.
Sorti le 20 août 2025 au cinéma
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