Critique Ciné : Ebony and Ivory (2025, direct to SVOD)

Critique Ciné : Ebony and Ivory (2025, direct to SVOD)

Ebony and Ivory // De Jim Hosking. Avec Sky Elobar et Carl Solomon.

 

Jim Hosking revient avec Ebony and Ivory, un film qui défie toute logique narrative et qui, paradoxalement, réussit à captiver par son étrangeté. Si le titre évoque la célèbre collaboration entre Paul McCartney et Stevie Wonder, il ne s’agit ni d’un biopic classique ni d’un hommage historique. Plutôt qu’une exploration des coulisses de la chanson, le film plonge dans un univers absurde où deux icônes musicales se rencontrent dans une cabane isolée en Écosse et passent le temps à des échanges surréalistes. Le film se déroule dans les années 1980, sur la péninsule du Mull of Kintyre. Stevie Wonder, interprété par Gil Gex, arrive seul en barque malgré sa cécité pour retrouver Paul McCartney (Sky Elobar) dans cette retraite rurale. 

 

Deux légendes de la musique se réunissent sur une île écossaise pour discuter d’une collaboration.

 

Dès l’ouverture, le ton est donné : ici, la réalité cède le pas à l’excentricité, et toute attente de cohérence historique ou narrative est inutile. La rencontre entre les deux musiciens est réduite à des discussions qui oscillent entre la trivialité et l’absurde, où des phrases se répètent à l’infini et où les dialogues tournent autour de sujets improbables, comme des nuggets végétariens ou des jeux de mots enfantins. Hosking applique sa signature : l’anti-comédie. Les scènes s’enchaînent avec une logique proprement illogique. On voit Paul chanter une chanson sur des nuggets de légumes, puis les deux musiciens les manger, jusqu’au geste final où Paul glisse le dernier nugget dans la bouche de Stevie. 

 

L’humour repose sur la répétition, les non sequiturs et l’exagération des comportements, à la manière des sketches de Tim & Eric. Pour certains, ce style peut être épuisant ; pour d’autres, il est fascinant dans sa capacité à subvertir les attentes. Personnellement, j’ai trouvé que cette absurdité, bien que parfois frustrante, avait un charme inattendu, surtout dans les passages plus calmes, comme la réflexion de Stevie sur la fugacité des rêves, livrée avec une sincérité qui tranche avec le reste du chaos. Le film ne cherche pas à être fidèle aux personnalités de McCartney ou Wonder. Les performances de Sky Elobar et Gil Gex s’éloignent volontairement des interprétations réalistes. Les acteurs créent des versions caricaturales et imprévisibles des deux musiciens, jouant autant sur la gestuelle que sur la diction. 

 

Les voix semblent parfois modifiées, renforçant le sentiment de distance par rapport à la réalité. Pourtant, cette liberté permet au film de développer un humour de situation pur, où l’important n’est pas la précision historique mais la dynamique absurde entre les deux personnages. Une grande partie de l’expérience repose sur l’isolement des personnages. Mis à part deux moutons et quelques toads gigantesques, aucun autre personnage n’apparaît. Cette solitude accentue le côté théâtral du film, comme une pièce filmée où l’accent est mis sur l’interaction bizarre entre deux êtres enfermés dans une bulle de dérision. Les dialogues, souvent répétitifs, sont à double tranchant : ils renforcent l’atmosphère hypnotique et absurde, mais peuvent aussi devenir fatigants pour le spectateur non averti. 

 

C’est un équilibre fragile, que Hosking manie avec plus ou moins de succès selon les scènes. L’humour de Ebony and Ivory est profondément ancré dans le quotidien transformé en spectacle. Les discussions sur la nourriture végétarienne, le thé, le whisky écossais ou les cigarettes ne sont jamais anecdotiques ; elles deviennent le terrain d’une comédie répétitive et réflexive, où chaque geste banal se transforme en rituel comique. L’effet est parfois proche du slapstick, parfois plus subtil, comme lorsque Paul exprime son auto-dérision sur sa musique ou lorsque Stevie se laisse aller à de longues vocalisations devant la caméra. La mise en scène et la photographie contribuent à ce décalage. 

 

Les plans sont souvent statiques, avec des cadrages qui renforcent le sentiment d’enfermement et l’absurdité de la situation. Les paysages écossais apparaissent comme un décor presque surréaliste, accentuant le contraste entre la beauté de la nature et la bizarrerie des événements qui s’y déroulent. La musique, bien que secondaire dans certaines scènes, participe à l’ambiance : elle souligne autant la vacuité des discussions que les moments de complicité étrange entre les personnages. Il serait tentant de critiquer le film pour son absence de scénario et de progression narrative, mais ce serait passer à côté de son intention. Ebony and Ivory ne se raconte pas, il se vit comme une expérience sensorielle et comique. 

 

Chaque scène est un microcosme de bizarrerie : les courses de nudistes le long de la plage, les gymnastes impromptus, les repas absurdes. Tout est conçu pour surprendre, provoquer un rire nerveux, ou parfois simplement laisser le spectateur perplexe. Le film s’inscrit dans la continuité du travail de Hosking, avec des précédents comme The Greasy Strangler, mais il pousse encore plus loin l’exploration de l’absurde et de la répétition. Ce n’est pas une comédie musicale traditionnelle, ni un biopic sérieux : c’est un jeu théâtral filmé, une méditation sur la trivialité transformée en art comique. Les spectateurs familiers avec le style de Hosking trouveront des points de repère, tandis que ceux qui découvrent son univers devront accepter de naviguer dans un chaos volontairement déstructuré.

 

Malgré tout, le film possède des moments surprenants de tendresse et d’émotion. La scène autour du « hot chocky » devient un moment clé de complicité, offrant une pause dans l’absurde constant et rappelant que, derrière le non-sens, il y a une humanité subtile. Ces instants montrent que le film n’est pas uniquement un exercice de bizarrerie : il parvient, par petites touches, à créer un lien entre ses personnages et le spectateur. En fin de compte, Ebony and Ivory est une expérience cinématographique inhabituelle. Il déconstruit l’idée même de biopic musical pour la remplacer par une suite de situations absurdes et répétitives. Ceux qui cherchent un récit structuré ou un hommage fidèle à McCartney et Wonder risquent d’être déconcertés. 

 

Ceux qui acceptent de se laisser porter par l’étrangeté, l’humour répétitif et le non-sens pourraient y trouver une forme d’enchantement inattendu. Le film interroge indirectement la notion de collaboration artistique. Si McCartney et Wonder se rencontrent dans ce récit fantaisiste, leur interaction n’a rien de conventionnel. Elle illustre plutôt l’imprévisibilité de la créativité et le plaisir de jouer avec le quotidien, même dans un cadre supposé sérieux. En ce sens, Ebony and Ivory est plus qu’une comédie absurde : c’est une exploration de ce que signifie partager un espace créatif, à travers le prisme de l’humour et de l’absurde.

 

Pour conclure, il est difficile de qualifier Ebony and Ivory avec les standards classiques du cinéma. Le film ne se raconte pas, il se ressent. Son humour répétitif, ses dialogues absurdes, ses moments de tendresse inattendus et sa mise en scène théâtrale en font un objet cinématographique singulier. Il ne séduira pas tous les spectateurs, mais pour ceux prêts à se laisser emporter par l’excentricité de Jim Hosking, il offre une expérience aussi étrange que mémorable, qui questionne les codes du biopic et redéfinit ce que peut être une comédie musicale à l’écran.

 

Note : 6/10. En bref, Ebony and Ivory est plus qu’une comédie absurde : c’est une exploration de ce que signifie partager un espace créatif, à travers le prisme de l’humour et de l’absurde.

Prochainement en France en SVOD

 

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