Critique Ciné : Family Therapy (2025)

Critique Ciné : Family Therapy (2025)

Family Therapy // De Sonja Prosenc. Avec Aliocha Schneider, Marko Mandić et Katarina Stegnar.

 

Family Therapy, troisième long métrage de la réalisatrice slovène Sonja Prosenc, séduit dans un premier temps par son atmosphère, son soin plastique mais qui n’arrive jamais à réellement happer émotionnellement. ’y ai trouvé un objet visuel intrigant, parfois même fascinant, lorgnant du côté des premiers films de Yórgos Lánthimos, mais dont le récit m’a semblé enfermé dans une froideur qui empêche toute réelle empathie. Tout commence dans une maison. Pas n’importe laquelle : une villa moderne, immense, aux parois vitrées donnant sur la forêt. À première vue, c’est un cadre idyllique. Transparence, luxe, silence. Mais cette transparence n’est qu’illusion.

 

Dans une villa de verre au luxe froid et aseptisé, une famille slovène aisée maintient l’illusion d’une vie parfaite. Mais leur équilibre artificiel vacille dangereusement quand un jeune français mystérieux, aux liens secrets avec le père, fait irruption dans leur quotidien.

 

Car derrière ces vitres se cache une famille slovène engoncée dans une perfection de façade. La demeure devient très vite un personnage en soi. Ses murs de verre, censés ouvrir sur le monde, fonctionnent comme une cage. Rien ne pénètre véritablement à l’intérieur, pas même le réel. Le décor dit tout : une forteresse immaculée qui étouffe ceux qui y vivent. C’est dans cet écrin aseptisé que se joue le drame, et déjà, le spectateur comprend que l’harmonie affichée n’est qu’un vernis prêt à craquer. Dans ce théâtre figé, un élément extérieur surgit : Julien. Interprété par Aliocha Schneider, ce jeune homme venu d’ailleurs est présenté comme le fils illégitime du père. Sa simple présence agit comme un révélateur. 

 

Il n’a pas besoin de gestes spectaculaires ni de discours violents pour ébranler les certitudes. Il est là, avec son sourire doux, presque angélique, mais porteur d’une ambiguïté troublante. C’est précisément cette ambiguïté qui m’a semblé intéressante. Julien n’est ni un juge ni un provocateur volontaire. Pourtant, son existence suffit à faire éclater la bulle des Kralj. En lui, la réalisatrice convoque une figure pasolinienne : celle de l’étranger qui dévoile, qui révèle les fractures cachées. La mécanique familiale se dérègle peu à peu. La mère, Olivia, s’enfonce dans une fragilité grandissante. Les enfants, tiraillés entre loyauté et révolte, vacillent. Quant au père, il se fige dans son hypocrisie, incapable d’assumer. 

 

Tout bascule à partir de ce moment : la famille, qui semblait immobile, commence à se fissurer de toutes parts. Le film se présente comme une satire sociale. Les symboles sont nombreux : un verre qui se craquelle, une biche qui traverse la forêt, une famille étrangère qui surgit à la lisière de la propriété. Tout semble vouloir dire quelque chose de plus grand, de plus universel : lutte des classes, rejet de l’autre, peur de la différence. Pourtant, c’est là que j’ai senti une limite. À force d’accumuler des signes et des symboles, Family Therapy finit par appuyer son propos au lieu de le laisser respirer. L’effet est parfois trop lourd. Ce désir de tout souligner m’a paru enfermer le film dans une posture démonstrative.

 

On comprend bien ce que Sonja Prosenc cherche à dire, mais la subtilité manque. Là où Parasite de Bong Joon-ho jouait sur l’équilibre entre comédie, drame et critique sociale, ici le mélange reste déséquilibré. L’humour noir existe, mais en touches trop appuyées pour être vraiment déstabilisantes. Quant au passage vers le drame, il m’a semblé forcé, comme plaqué sur une structure qui n’avait pas besoin de ce basculement brutal. Sur le plan visuel, rien à redire : la mise en scène est hyper stylisée. Les couleurs sont saturées, la lumière léchée, chaque plan millimétré. Mais cette perfection plastique devient une arme à double tranchant. Elle installe une distance, une froideur qui m’a empêché de m’attacher aux personnages. Tout est maîtrisé, peut-être trop. 

 

J’ai eu l’impression que la réalisatrice s’admirait parfois filmer sa propre virtuosité, au détriment du récit. Cette esthétique baroque, associée à une bande sonore travaillée, finit par saturer l’expérience. À force de vouloir montrer l’artificialité de ce monde bourgeois, le film tombe dans son propre piège : il se fige dans une esthétique qui frôle l’auto-complaisance. Chaque membre de la famille a droit à une esquisse de développement. Mais cela reste une esquisse. Les personnages ressemblent davantage à des archétypes qu’à des êtres incarnés. La mère, figure du contrôle et de l’angoisse. Le père, homme de pouvoir hypocrite. Les enfants, pris entre révolte et apathie. Tous existent, mais aucun ne m’a semblé vraiment « vivre » à l’écran.

 

C’est frustrant, car les acteurs, notamment Aliocha Schneider, livrent une prestation intéressante. Le problème vient de l’écriture. On sent que Prosenc veut livrer une radiographie clinique de la bourgeoisie slovène, mais en refusant l’empathie, elle sacrifie la possibilité d’un attachement émotionnel. Avec ses deux heures, Family Therapy finit par s’épuiser. Il faut attendre une heure et demie pour que les certitudes des personnages soient vraiment bousculées, et encore une demi-heure pour que chacun se révèle. En attendant, la progression dramatique stagne. La lenteur aurait pu être un choix assumé, mais elle se transforme en inertie. Je ne me suis pas ennuyé au sens strict, car l’univers est intrigant. 

 

Mais j’ai ressenti une certaine frustration : tout cela aurait gagné à être plus resserré, plus dense. Au lieu de cela, le film patine et perd en intensité. Au-delà de ses limites, Family Therapy interroge une question essentielle : jusqu’où peut-on maintenir une façade parfaite sans se détruire de l’intérieur ? La villa de verre devient le symbole de nos propres prisons modernes. Transparence affichée, mais opacité des émotions. Perfection extérieure, mais névrose intime. Le film renvoie à cette obsession contemporaine de paraître irréprochable, d’exposer une vie lisse, Instagrammable, quand tout vacille en coulisses. C’est peut-être là son mérite principal : rappeler que l’illusion de perfection est une impasse.

 

En sortant de la salle, je suis resté partagé. Family Therapy est visuellement abouti, thématiquement riche, mais narrativement contraint. J’y ai vu une œuvre ambitieuse mais trop prisonnière de ses propres codes, comme si la réalisatrice s’était laissée piéger par la stylisation qu’elle dénonce. Difficile, dès lors, de le recommander pleinement. Ceux qui aiment les fables glacées, les expériences visuelles très construites, y trouveront un certain intérêt. Pour ma part, j’ai eu du mal à dépasser la vitrine pour entrer vraiment dans la maison. Et c’est bien ce paradoxe qui résume le mieux Family Therapy : un film qui expose beaucoup, mais qui donne peu à ressentir.

 

Note : 4/10. En bref, Family Therapy est visuellement abouti, thématiquement riche, mais narrativement contraint. J’y ai vu une œuvre ambitieuse mais trop prisonnière de ses propres codes, comme si la réalisatrice s’était laissée piéger par la stylisation qu’elle dénonce. 

Sorti le 27 août 2025 au cinéma

 

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