1 Décembre 2025
Fréwaka // De Aislinn Clarke. Avec Clare Donnelly, Bríd Ní Neachtain et Aleksandra Bystrzhitkaya.
Il y a des films qui préfèrent le choc frontal, les jump scares appuyés et les effets tonitruants pour faire sursauter. Et puis il y a Fréwaka, qui prend un chemin plus discret, presque feutré, pour installer son malaise. Le long-métrage d’Aislinn Clarke s’inscrit dans la tradition du folk horror irlandais, mais en explore une facette moins tapageuse, plus intime, parfois au risque de s’y perdre. Au centre de l’histoire, Shoo (Clare Monnelly), étudiante en soins infirmiers, se retrouve à un tournant personnel délicat : sa mère vient de mourir, après des années de relations distendues. En triant l’appartement encombré qu’elle laisse derrière elle, Shoo accepte une mission de soin à domicile qui semble taillée pour elle… à un détail près : il faut parler l’irlandais.
L'aide-soignante, Shoo, est envoyée dans un village isolé pour s'occuper d'une femme agoraphobe, qui craint à la fois les voisins et les Na Sídhe - des entités folkloriques qui, selon elle, l'ont enlevée des décennies auparavant.
Direction un village reculé, loin de tout, pour s’occuper de Peig (Bríd Ní Neachtain), vieille femme solitaire et méfiante, convalescente après un AVC. Rapidement, la convalescence de Peig se révèle n’être que la partie émergée de l’iceberg. L’angoisse qui la ronge ne se résume pas à des séquelles médicales. Ses gestes répétitifs, ses comptages obsessionnels et ses petits rituels évoquent, pour un œil extérieur, une forme de trouble obsessionnel compulsif. Mais pour elle, ce sont des mesures vitales pour repousser quelque chose de plus profond, enraciné dans des souvenirs douloureux d’un asile catholique. Shoo, d’abord sceptique, tente de ne pas encourager ces superstitions, tout en respectant leur importance pour la vieille femme.
Et à mesure que les nuits se succèdent dans cette maison, une hypothèse dérangeante émerge : et si un monde invisible se cachait sous le nôtre ? Un lieu où se terrent les démons que l’on croyait avoir enterrés ? Fréwaka se nourrit avant tout de son atmosphère. La caméra d’Aislinn Clarke s’attarde sur les murs décrépis, les couloirs étroits et l’isolement pesant de cette demeure où le temps semble suspendu. Le design sonore accentue la sensation de claustrophobie : craquements de bois, soupirs du vent, bruits étouffés qui semblent venir d’en dessous. L’ensemble fonctionne comme un cocon oppressant, un piège qui se referme doucement sur ses personnages et sur le spectateur.
L’absence de sursauts gratuits joue en faveur du film. Clarke préfère laisser monter une inquiétude sourde, presque insidieuse, jusqu’à flirter avec le malaise. C’est un choix qui rappelle certains travaux du cinéma d’horreur psychologique européen, où l’angoisse se glisse entre les lignes plutôt que de frapper en pleine figure. Le cœur du récit n’est pas tant dans l’horreur visible que dans la relation entre Shoo et Peig. Leur lien se tisse dans une méfiance mutuelle, puis s’installe dans un mélange de tendresse et de respect, même quand la frontière entre lucidité et délire s’efface. Cette dynamique donne de l’épaisseur au film, en particulier grâce à l’interprétation nuancée de Clare Monnelly, capable de jouer à la fois la fermeté professionnelle et la fragilité émotionnelle.
Le folklore, lui, apparaît davantage comme un décor thématique que comme un moteur narratif. On retrouve quelques symboles forts — une porte rouge, des accessoires rituels — mais ils sont souvent effleurés plutôt que pleinement explorés. Là où certains films du genre tissent la mythologie au plus profond de l’intrigue, Fréwaka semble parfois se contenter de la survoler, comme si la culture gaélique servait plus de toile de fond que de matière vivante. Difficile de ne pas penser à d’autres œuvres contemporaines qui ont remis le folk horror sur le devant de la scène. On devine des échos d’Hereditary ou de Midsommar, sans que le film ne parvienne vraiment à s’en détacher.
La lente montée en tension, les thématiques de traumatisme familial, l’isolement rural : autant de balises déjà largement explorées par le cinéma récent. Le problème, c’est que ces références finissent par écraser un peu l’identité propre du film. Certaines scènes semblent cocher des cases familières : un couloir plongé dans l’ombre, un personnage figé dans un comportement étrange, un rituel mystérieux. Tout cela est bien exécuté, mais manque d’un point de vue vraiment singulier. Si l’atmosphère est maîtrisée, l’écriture peine parfois à maintenir un engagement constant. Les dialogues, notamment, manquent de mordant et se contentent souvent de transmettre des informations fonctionnelles.
On devine qu’Aislinn Clarke cherche à ancrer son récit dans une certaine retenue, mais cette sobriété frôle par moments la platitude. Le film prend aussi son temps — peut-être trop. Avec ses 1h43, Fréwaka n’est pas interminable, mais certaines séquences paraissent étirées, comme si la lenteur devait compenser un manque de matière narrative. Cette approche conviendra aux amateurs de slow burn, mais risque de frustrer ceux qui attendent une montée plus marquée vers le dénouement. Il faut toutefois reconnaître la solidité de la mise en scène. La photographie, signée par une équipe manifestement sensible aux nuances de lumière naturelle, capte la rudesse des paysages irlandais et l’austérité des intérieurs.
Les tons froids et les cadrages serrés traduisent efficacement la sensation d’isolement. Le travail sonore, lui, joue un rôle clé. Les bruits de fond, parfois à la limite du perceptible, créent un climat d’incertitude. Est-ce le vent ? La maison qui travaille ? Ou autre chose ? Cette ambiguïté nourrit le malaise, d’autant plus que le film ne cherche pas à toujours fournir de réponses. Sans révéler la nature exacte du twist final, il faut noter qu’il surprend par son ton, plus marqué que le reste du film. Certains y verront un aboutissement logique, d’autres regretteront qu’il ne pousse pas plus loin l’horreur latente mise en place jusque-là. L’impact émotionnel est réel, mais reste contenu, comme si le film refusait de se libérer complètement de sa retenue initiale.
Fréwaka est une proposition intéressante dans le paysage du folk horror irlandais. Il bénéficie d’une atmosphère soignée, d’un duo d’actrices solides et d’une mise en scène attentive aux détails. Mais il peine à transcender ses influences et à donner à son folklore un rôle plus central et organique. C’est un film qui séduira ceux qui aiment se laisser envelopper par une ambiance lente et pesante, mais qui laissera peut-être sur leur faim ceux qui attendent un récit plus riche en surprises ou en immersion culturelle.
Note : 5/10. En bref, Fréwaka est un bel exercice d’atmosphère, qui invite à la patience et à l’observation, mais qui aurait gagné à s’aventurer plus loin dans les zones d’ombre qu’il effleure.
Sorti le 1er décembre 2025 directement sur Arte.tv
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