1 Octobre 2025
Kill the Jockey // De Luis Ortega. Avec Nahuel Perez Biscayart, Úrsula Corberó et Daniel Giménez Cacho.
Kill the Jockey, le dernier film de Luis Ortega, avait de quoi intriguer. Avec un titre pareil, je m’attendais à un thriller nerveux autour des courses hippiques et du monde interlope qui les entoure. À la place, j’ai découvert une œuvre argentine hybride, mi-polar, mi-rêverie surréaliste, qui jongle entre réalisme cru et envolées absurdes. Une ambition intéressante, certes, mais qui finit par perdre de vue l’essentiel : raconter une histoire qui tienne la route. Le personnage principal, Remo Manfredini, est incarné par Nahuel Pérez Biscayart. Ancien jockey prometteur, il est aujourd’hui enfermé dans ses addictions et ses dettes.
Remo Manfredini est une légende dans le monde des courses de turf dont le comportement autodestructeur éclipse son talent. Abril, une jockey prometteuse, est enceinte de Remo et doit choisir entre avoir son enfant ou continuer à courir. Ils courent tous deux pour Sirena, un important homme d'affaires qui a sauvé la vie de Remo dans le passé.
Son patron, le gangster Sirena (Daniel Giménez Cacho), lui met la pression : il doit absolument gagner sa prochaine course, faute de quoi les conséquences seront graves. Remo est présenté comme un homme en mouvement permanent, toujours prêt à franchir une barrière ou à provoquer sa propre chute. Une figure instable, borderline, qui oscille entre pathétique et dangereux. Biscayart livre une interprétation singulière, presque muette, rappelant un Buster Keaton désabusé avec cravache à la main. Ce choix donne au personnage une aura étrange, mais rend aussi son parcours parfois difficile à suivre. Au départ, le film se présente comme un récit criminel classique : un jockey ruiné, un caïd menaçant, une course qui doit tout changer.
Mais rapidement, Ortega change de piste. Après un accident sur l’hippodrome, Remo s’évade de l’hôpital et se transforme en une nouvelle identité, Dolores, enfilant manteau de fourrure et turban de bandages. À partir de là, Kill the Jockey déraille volontairement, quitte à désorienter son spectateur. On bascule alors dans un Buenos Aires nocturne, filmé comme un territoire fantomatique. Remo/Dolores erre dans une sorte de limbe urbain, poursuivi par la police, par ses démons, et par Sirena qui ne lâche rien. À ce stade, le film abandonne presque toute logique narrative pour embrasser le surréalisme : travestissement, hallucinations, séquences de danse insérées sans prévenir, et même une balance qui refuse de donner le poids du héros, comme si celui-ci n’existait plus tout à fait.
Ce choix de fragmentation aurait pu être fascinant, mais Ortega tombe dans l’excès. Les images sont belles, la palette de couleurs travaillée, la musique parfois hypnotique. Pourtant, cette recherche esthétique se fait au détriment de l’histoire. Les thèmes esquissés – identité, fuite, rédemption, transformation – restent en surface. Il y a aussi un déséquilibre entre la première partie, plus ancrée dans la réalité, et la seconde, totalement déconnectée. La transition est brutale, au point de casser l’investissement du spectateur. À force de vouloir brouiller les pistes, le film finit par tourner à vide. Certaines scènes semblent conçues uniquement pour choquer ou surprendre, mais n’apportent rien à l’évolution de Remo.
Autour de Remo gravitent des personnages secondaires qui auraient pu enrichir l’histoire. Abril (Úrsula Corberó), sa compagne enceinte, tente de garder un lien avec lui malgré son autodestruction. Mais leur relation reste en arrière-plan et manque de développement. Sirena, le gangster, est campé avec charisme par Daniel Giménez Cacho, mais ses interventions se limitent à rappeler la menace qui pèse sur Remo. Ces personnages existent mais ne trouvent jamais leur place dans un récit qui préfère s’attarder sur les errances hallucinées de son protagoniste. C’est dommage, car une dynamique plus forte entre eux aurait donné au film un ancrage émotionnel.
Ortega n’est pas avare en expérimentations visuelles. Sa caméra s’attarde sur des détails incongrus, des visages marqués, des chevaux filmés sous des angles inattendus. Certaines séquences prennent l’allure de clips musicaux, suspendant le temps au profit de l’esthétique. Mais ce goût pour la stylisation flirte parfois avec l’auto-indulgence. À force de privilégier l’effet, le réalisateur perd en cohérence. J’ai eu la sensation que Kill the Jockey cherchait avant tout à impressionner, quitte à oublier d’impliquer le spectateur dans l’histoire. Résultat : une œuvre qui intrigue, mais qui lasse au bout d’une heure et demie. A la fin du film, je suis resté partagé. D’un côté, j’ai apprécié la prise de risque visuelle et la performance de Nahuel Pérez Biscayart, qui s’engage totalement dans un rôle complexe et instable.
De l’autre, j’ai eu du mal à trouver du sens derrière cette succession d’images et de métaphores. L’impression dominante est celle d’un film trop confus pour marquer durablement. Les thèmes liés à l’identité, à la transformation et à l’addiction sont là, mais jamais vraiment explorés. Au lieu de provoquer une réflexion, ils se diluent dans une mise en scène qui cherche à tout prix à se distinguer. Kill the Jockey n’est pas un film raté, mais il est frustrant. Il avait tout pour être un polar intense et singulier, mais préfère se perdre dans des détours stylistiques. Certains spectateurs y verront une œuvre libre et poétique, d’autres, comme moi, y verront surtout une expérience décousue, séduisante par moments mais trop inégale pour convaincre.
Note : 4/10. En bref, une proposition atypique, mais qui manque de maîtrise et d’émotion pour tenir ses promesses.
Prochainement en France
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