Les Sentinelles (Saison 1, 8 épisodes) : entre héroïsme mutilé et relecture historique

Les Sentinelles (Saison 1, 8 épisodes) : entre héroïsme mutilé et relecture historique

L’adaptation de la bande dessinée Les Sentinelles a longtemps semblé relever du fantasme. Voir surgir des super-soldats français dans les tranchées de 14-18 relevait d’un pari aussi risqué qu’intrigant. Dix ans après le projet avorté d’un long-métrage, Canal+ a pris le relais et livré une première saison de huit épisodes qui tente d’unir réalisme historique et récit héroïque. Le résultat, parfois bancal mais toujours ambitieux, soulève autant de questions qu’il n’apporte de réponses. La série s’ouvre dans la boue, la nuit, au cœur des tranchées. Gabriel Féraud, interprété par Louis Peres, tente d’échapper à la mort dans un chaos de cris et d’explosions. 

 

L’immersion est immédiate : caméra tremblante, son étouffé, visages méconnaissables sous la suie. Puis, l’accident. Une mine, une lumière blanche, et l’obscurité totale. Féraud survit, mais au prix de sa chair. Ce survivant amputé devient le cobaye d’un programme militaire secret : les Sentinelles, un groupe de soldats augmentés grâce à un sérum expérimental, le dyxénal. Ce fluide, censé décupler les capacités physiques, altère en réalité l’esprit et ronge peu à peu ceux qui le portent. Derrière ce postulat de science-fiction se cache une question très humaine : qu’est-ce qu’il reste d’un homme quand la guerre l’a transformé en arme ?

 

Là où la bande dessinée montrait un scientifique reconstruisant son propre corps avec une pile au radium, la série préfère ancrer son héros dans la chair, la douleur et la dépendance. Féraud n’est pas un inventeur, mais un soldat brisé que la hiérarchie manipule sous couvert de patriotisme. Ce choix change profondément le ton du récit. On passe du mythe mécanique de la BD à une tragédie biologique, où le corps devient le champ de bataille intérieur. Le dyxénal, équivalent français du sérum Marvel, introduit une ambivalence troublante : il sauve, mais détruit. À travers lui, la série interroge la notion même de progrès, et la frontière fragile entre science et folie.

 

Trois personnages féminins structurent la série, chacun à leur manière : Irène Féraud, épouse du héros, convaincue qu’il est toujours en vie. Elle fouille la censure militaire, se fait enquêtrice, et confronte le silence d’une époque où les femmes n’ont pas voix au chapitre. Marthe, scientifique chargée du programme des Sentinelles, observe les effets du dyxénal sur les corps qu’elle modifie. Entre loyauté à l’armée et dégoût moral, son dilemme donne une épaisseur rare à cette figure de chercheuse. Gisèle, médium exploitée dans un cabaret parisien, détient un don de manipulation mentale. Son pouvoir, loin d’être spectaculaire, symbolise la corruption d’un monde où la guerre transforme les individus en instruments.

 

Ces trois trajectoires offrent un contrepoint précieux à la brutalité masculine de la série. Elles rappellent que la guerre, même lorsqu’elle ne se joue pas sur le front, déforme tous ceux qu’elle touche. Visuellement, Les Sentinelles cherche à mêler le réalisme des champs de bataille à une atmosphère de conte macabre. Les décors alternent entre tranchées boueuses, laboratoires souterrains et rues de Paris plongées dans la brume. Les costumes, inspirés du rétro-futurisme, créent une impression étrange : un passé crédible traversé par des éclats de modernité impossible. La mise en scène privilégie les gros plans, presque étouffants. Les visages sont filmés au plus près, comme si la caméra cherchait à percer la carapace des personnages. 

 

Cette proximité fonctionne dans les scènes de tension, moins dans les moments plus calmes, où le montage haché finit parfois par casser l’émotion. Le choix musical, lui, divise. Les morceaux contemporains insérés dans les scènes du cabaret brisent l’immersion historique. Ce décalage pourrait avoir du sens s’il créait un contraste assumé, mais il semble souvent plaqué, comme une tentative artificielle de moderniser le ton. La première moitié de la saison repose sur la découverte progressive du programme des Sentinelles et sur le retour à la vie de Gabriel. L’intrigue se veut dense, mais souffre parfois d’un rythme incertain. Les dialogues, inégaux, alternent entre le lyrisme militaire et des répliques trop modernes pour l’époque.

 

À partir du cinquième épisode, la série prend une tournure plus introspective. L’affrontement principal – entre Féraud et son équivalent allemand, un colosse cuirassé – ne sert plus seulement de climax physique, mais de miroir : deux hommes déformés par le même poison, chacun persuadé de défendre la cause juste. Cette symétrie, bien que prévisible, donne du sens au final. Le dernier épisode, lui, concentre les forces et les faiblesses du projet. L’action y est maîtrisée, le spectacle est là, mais la conclusion paraît précipitée. Comme si la série, arrivée au bout de ses huit épisodes, devait clore un chapitre sans avoir tout dit. 

 

Ce qui distingue Les Sentinelles des productions américaines auxquelles elle sera forcément comparée, c’est son regard sur l’héroïsme. Ici, pas de patriotisme flamboyant, ni de rédemption spectaculaire. L’héroïsme y est fatigué, souvent contraint, parfois absurde. Gabriel Féraud n’est pas un sauveur. Il agit parce qu’il n’a plus le choix. Ce refus du spectaculaire, même s’il bride parfois le rythme, donne une couleur singulière à la série. Les Sentinelles raconte moins la guerre que la survie des individus dans un système qui les dépasse. La série s’autorise aussi quelques moments de silence. Des pauses presque inconfortables, loin du vacarme habituel des séries d’action. 

 

Ces instants suspendus – une main tremblante, un regard dans la boue – rappellent que la science-fiction peut aussi être un espace d’introspection. En dépit de ses maladresses, Les Sentinelles réussit un pari rare : rendre visible une part du traumatisme collectif français. Sous le vernis du récit de genre, il y a un constat amer sur la déshumanisation par la technologie et la guerre. La Première Guerre mondiale, souvent réduite à un décor historique, redevient ici un laboratoire de monstruosités humaines. La réalisation, parfois hésitante, n’efface pas cette intention. Certains plans – notamment ceux de la transformation de Féraud – frappent par leur crudité. 

 

Pas besoin d’effets numériques outranciers pour ressentir le poids du métal et la peur dans le regard du soldat. Pour autant, difficile d’ignorer les limites. Les dialogues peinent à convaincre, souvent trop contemporains. Le son, inégal, complique parfois la compréhension. L’anachronisme musical, déjà évoqué, brouille la cohérence esthétique. Et surtout, la série manque d’un véritable souffle dramatique. Les huit épisodes s’étirent là où six auraient suffi. Mais au-delà des défauts techniques, ce qui dérange le plus tient à la neutralisation du propos initial. La bande dessinée de Dorison et Breccia proposait une satire politique et antimilitariste. 

 

La série, elle, lisse cette dimension au profit d’un récit plus accessible, centré sur la rédemption personnelle. Ce choix n’est pas une erreur, mais il rend l’ensemble moins percutant. Au fond, Les Sentinelles ressemble à son héros : un projet recousu, parfois difforme, mais animé d’une volonté sincère. Ce n’est ni un échec ni une réussite éclatante, mais une expérience à part, qui tente de redéfinir ce que peut être un récit de super-héros à la française. Malgré ses maladresses, la série prouve qu’il existe une place pour ce type d’univers dans la fiction hexagonale. Non pas en copiant les modèles étrangers, mais en explorant le tragique, la lenteur, et le doute – des zones rarement visitées par les productions du genre.

 

La saison 1 de Les Sentinelles laisse un goût étrange, mélange de fascination et de frustration. La forme séduit, le fond hésite, mais l’ensemble reste habité par une idée forte : le progrès n’efface pas la barbarie, il la transforme. La série ne cherche pas à glorifier ses héros. Elle montre leur effondrement, leur impuissance, leur humanité bancale. Et c’est sans doute là que réside sa véritable réussite : avoir préféré le doute à la certitude, la cicatrice au masque.

 

Note : 5.5/10. En bref, la saison 1 de Les Sentinelles laisse un goût étrange, mélange de fascination et de frustration. La forme séduit, le fond hésite, mais l’ensemble reste habité par une idée forte : le progrès n’efface pas la barbarie, il la transforme. 

Disponible sur Canal+

 

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