Critique Ciné : Fairyland (2025)

Critique Ciné : Fairyland (2025)

Fairyland // De Andrew Durham. Avec Emilia Jones, Scoot McNairy et Nessa Doughtery.

 

Parler de Fairyland revient à plonger dans un album de souvenirs qui n’a rien de classique. Le film d’Andrew Durham adapte le récit autobiographique d’Alysia Abbott et suit sa relation avec son père, Steve, poète fauché, gay assumé et éternel jeune homme qui tente d’être parent sans savoir comment s’y prendre. L’histoire s’étale des années 1970 jusqu’au début des années 1990, alors que San Francisco devient à la fois un refuge pour les marginaux et l’un des épicentres de la crise du sida. Ce long-métrage ne cherche pas à enjoliver cette période. Il avance au rythme d’une vie instable, pleine d’amour, mais aussi d’imperfections flagrantes. 

 

La vie du poète beatnik et activiste bisexuel séropositif Steve Abbott dans le San Francisco hédoniste des années 1970 puis dévasté par l'épidémie de sida dans les années 80 sous les yeux de sa fille dont il a la garde, Alysia Abbott.

 

C’est cette honnêteté brute qui donne au film son identité : un portrait tendre, mais parfois déroutant, d’une relation père-fille construite dans une liberté qui rime souvent avec chaos. Tout commence par un drame : la mère d’Alysia meurt dans un accident. Steve saisit alors cette occasion tragique pour tenter une nouvelle vie, loin du regard de sa famille. Il embarque sa fille à San Francisco, espérant s’épanouir comme écrivain tout en retrouvant une part de lui qu’il avait mise sous cloche. Le film ne juge jamais son choix, mais il montre clairement le prix de cette décision. Très jeune, Alysia devient témoin des relations, des expérimentations, des errances parfois sentimentales ou artistiques de son père. 

 

Leur logement ressemble plus à une colocation bohème qu’à un foyer traditionnel : un dealer italien, un performer transgenre, des garçons de passage, des artistes sans le sou… Pour Alysia, c’est la normalité. Pour un spectateur extérieur, cela peut parfois ressembler à un terrain glissant. Fairyland réussit quelque chose de précieux : capter la vie telle qu’elle est perçue par un enfant. Le monde des adultes paraît vaste, mystérieux, jamais vraiment expliqué. Nessa Dougherty, qui joue la jeune Alysia, parvient à transmettre cette façon d’observer sans comprendre pleinement, comme si sa mémoire était une caméra à hauteur de hanche, qui enregistre avant de réfléchir.

 

Quand Alysia grandit, l’équilibre fragile de leur duo se fissure. Emilia Jones incarne la jeune femme qu’elle devient, et c’est là que le film prend un autre ton. Les années 80 ne sont plus la fête bohème des débuts : elles sont plus dures, plus sèches. La ville change, l’épidémie du sida, elle, s’étend et frappe leurs proches. Alysia, elle, étouffe. Elle regrette le manque de repères, cherche le confort qu’elle n’a jamais connu, rejette presque violemment la liberté totale dans laquelle elle a été élevée. Son père, devenu pour elle une source de honte ou de malaise, ne comprend pas ce besoin de norme. Le film ne prend pas parti. Il montre seulement la collision entre deux solitudes. 

 

Steve, persuadé d’offrir à sa fille un environnement riche, ouvert, et Alysia, qui ne sait plus comment se construire avec une enfance aussi instable. Au cœur de cette histoire se trouve l’interprétation de Scoot McNairy, qui incarne Steve Abbott avec une fragilité désarmante. Il interprète un homme qui aime profondément sa fille, mais qui n’a jamais trouvé la bonne manière de la protéger. Il n’est pas un père modèle, loin de là. Parfois, il agit comme un adolescent attardé, trop absorbé par ses relations ou son métier pour prévoir les risques auxquels une enfant est exposée. Pourtant, McNairy lui donne une humanité rare. Même dans ses erreurs, même dans son absence, il reste touchant. 

 

C’est un personnage qui avance à tâtons, persuadé de faire au mieux. L’un des axes forts du film repose précisément sur ça : l’idée qu’un parent peut aimer sans avoir les outils nécessaires pour bien faire. Emilia Jones, de son côté, apporte une intensité sincère à l’Alysia adolescente et adulte. Sa colère, sa culpabilité, son amour retenu, tout sonne juste. Leur duo crée le cœur émotionnel de Fairyland. Andrew Durham adopte une approche très sensorielle. Les premières années ressemblent à des images un peu floues, baignées de lumière, comme des souvenirs qu’on revoit sur une vieille pellicule. Les scènes d’adolescence sont plus nettes, plus tranchantes, presque sous tension.

 

Ce passage d’un monde idéalisé à une réalité plus dure accompagne le parcours intérieur d’Alysia. Ce choix visuel donne au film une texture particulière, comme si le spectateur feuilletait un journal intime dont les pages s’assombrissent à mesure que l’enfance s’éloigne. Même quand le film montre les limites évidentes de Steve en tant que père — négligence, absence, naïveté dangereuse — l’amour entre lui et Alysia reste le fil conducteur. Une scène, en particulier, résume le film : après une dispute qui laisse des traces, ils finissent par se retrouver, parler, se regarder autrement. Ce n’est pas une réconciliation hollywoodienne, juste un moment vrai, comme il en existe dans les familles compliquées.

 

Le film brille dans ces instants. Sans discours, sans explications, juste deux personnes essayant de se comprendre malgré tout ce qui les sépare. La dernière partie de Fairyland marque un renversement brutal : Alysia devient celle qui aide son père malade. Leur relation, cabossée mais solide au fond, prend une forme nouvelle. Steve, diminué, s’expose sans masque. Alysia, elle, trouve un apaisement dans ce rôle qui lui échappait jusque-là. Cette partie du film est la plus douloureuse, mais aussi la plus lumineuse. Elle montre comment l’amour peut survivre à l’incompréhension, au ressentiment, et même à la maladie. Fairyland n’est pas un drame classique. Il raconte une histoire intime qui ne cherche pas à tout expliquer. 

 

Certaines scènes souffrent d’un excès d’exposition, quelques passages manquent de souffle, mais l’ensemble forme un témoignage sincère sur le lien complexe entre un père et sa fille. Ce film touchera surtout celles et ceux qui aiment les récits où l’émotion passe dans les silences, les regards, les maladresses. Il parle d’identité, de mémoire, d’héritage affectif, mais surtout de la manière dont on se construit à partir des fragments laissés par les autres. Un film à voir pour ses interprètes, mais aussi pour ce qu’il dit, sans le dire trop fort, sur l’amour familial quand il n’entre dans aucune case.

 

Note : 7/10. En bref, Fairyland dépeint avec une sincérité touchante mais parfois bancale la relation chaotique et tendre entre un père gay bohème et sa fille, dans un récit où l’émotion l’emporte sur les faiblesses du scénario.

Prochainement en France

 

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