Critique Ciné : L'Affaire Bojarski (2026)

Critique Ciné : L'Affaire Bojarski (2026)

L’Affaire Bojarski // De Jean-Paul Salomé.  Avec Reda Kateb, Sara Giraudeau, Bastien Bouillon et Pierre Lottin.

 

L’Affaire Bojarski s’attaque à un fait divers assez méconnu, pourtant fascinant : l’histoire vraie d’un faux-monnayeur de génie qui a tenu en échec la Banque de France pendant plus de dix ans. Jean-Paul Salomé choisit une approche classique, presque sage, pour raconter cette trajectoire hors norme. Le film ne cherche jamais le sensationnel, mais préfère observer, patiemment, un homme animé par l’obsession du détail et du travail bien fait. Un choix qui fait à la fois la force et la limite du long métrage. Dès les premières scènes, le ton est donné. La mise en scène évoque le cinéma policier français des années 1950, avec une reconstitution soignée et une photographie volontairement sobre. 

 

Jan Bojarski, jeune ingénieur polonais, se réfugie en France pendant la guerre. Il y utilise ses dons pour fabriquer des faux papiers pendant l’occupation allemande. Après la guerre, son absence d’état civil l’empêche de déposer les brevets de ses nombreuses inventions et il est limité à des petits boulots mal rémunérés… jusqu’au jour où un gangster lui propose d’utiliser ses talents exceptionnels pour fabriquer des faux billets. Démarre alors pour lui une double vie à l’insu de sa famille. Très vite, il se retrouve dans le viseur de l’inspecteur Mattei, meilleur flic de France.

 

Les décors, les costumes et les ambiances installent une France des Trente Glorieuses à la fois rassurante et rigide, dans laquelle Bojarski évolue en marge. Le film prend le temps de poser son décor et de s’installer dans une temporalité lente, presque méthodique, à l’image de son personnage principal. Reda Kateb incarne Ceslaw Bojarski avec une retenue impressionnante. Le personnage est taiseux, replié sur lui-même, concentré sur son travail comme un artisan dans son atelier. Chaque geste est précis, réfléchi, presque maniaque. Le film insiste longuement sur le processus de fabrication des faux billets, filmé comme un travail d’orfèvre. On assiste aux essais ratés, aux ajustements, à la patience nécessaire pour atteindre un résultat indétectable. 

 

Cette approche quasi documentaire donne une vraie crédibilité au récit et permet de comprendre ce qui motive Bojarski bien au-delà de l’argent. Car L’Affaire Bojarski ne raconte pas seulement une histoire de crime. Le film s’intéresse surtout à l’orgueil discret de cet homme, à son besoin de reconnaissance, presque à sa tentation d’être découvert. Derrière le génie technique, se dessine un désir de défi : prouver que son travail peut tromper les experts, ridiculiser les institutions, laisser une trace. Reda Kateb parvient à faire exister ces nuances sans jamais en faire trop. Le regard, la posture, les silences racontent autant que les dialogues. Face à lui, Bastien Bouillon incarne le commissaire chargé de la traque. 

 

Un flic obstiné, parfois dur, parfois ambigu, dont l’obsession finit par ressembler à celle de l’homme qu’il poursuit. La relation entre les deux personnages, même si elle reste souvent à distance, structure le film. Leur confrontation à Vichy constitue l’un des moments les plus tendus du récit, révélant ce jeu de miroirs entre deux hommes enfermés dans leur rôle. Le scénario ajoute autour de Bojarski plusieurs figures secondaires qui permettent d’éclairer différentes facettes du personnage. Sa femme, interprétée par Sara Giraudeau, apporte une dimension plus intime au récit. Elle incarne cette vie ordinaire que Bojarski tente de préserver, tout en mentant sur l’origine de son argent. 

 

La relation reste volontairement discrète, presque en retrait, mais elle souligne le fossé entre l’homme public et la vie clandestine qu’il mène en secret. Un ami polonais rappelle également le passé militaire du personnage et son statut d’immigré, confronté à une forme de rejet silencieux dans la société française de l’époque. C’est d’ailleurs un aspect intéressant du film : la manière dont il évoque, sans appuyer, la xénophobie latente de ces années-là. Bojarski reste un étranger, malgré son intelligence et ses compétences. Cette position en marge nourrit en partie son désir de revanche et de reconnaissance. Le film suggère cette dimension sans jamais la transformer en discours appuyé, préférant rester dans l’observation.

 

Sur le plan narratif, L’Affaire Bojarski avance avec rigueur. Le récit est clair, documenté, facile à suivre, et ne sacrifie jamais complètement le rythme. Pourtant, une impression de retenue persiste. L’histoire est forte, presque romanesque, mais la mise en scène reste très contrôlée, parfois trop. Là où le sujet aurait pu basculer vers quelque chose de plus tendu ou de plus tragique, le film choisit la ligne droite, la précision, la fidélité aux faits. Cette approche a ses qualités, mais elle empêche aussi le film de réellement décoller émotionnellement. Bojarski fascine, intrigue, impressionne, mais reste souvent à distance. 

 

Le film donne à voir un génie de la contrefaçon, mais peine parfois à faire ressentir pleinement l’élan intérieur, la folie douce ou l’excès d’orgueil que le scénario évoque. Le jeu très intérieur de Reda Kateb fonctionne sur la durée, mais peut aussi frustrer ceux qui attendaient un personnage plus flamboyant. Malgré cela, L’Affaire Bojarski reste un film solide, porté par un casting très juste et une reconstitution soignée. Jean-Paul Salomé signe un polar à l’ancienne, respectueux de son sujet, qui assume son classicisme. Le film ne révolutionne pas le genre, mais il raconte une histoire singulière avec sérieux et élégance.

 

Note : 6.5/10. En bref, en sortant de la séance, il reste le souvenir d’un homme obsédé par la perfection, d’un artisan du faux filmé avec le même respect qu’un créateur. L’Affaire Bojarski vaut surtout pour ce portrait précis et nuancé, pour cette plongée dans une époque et dans un esprit hors norme. Un film maîtrisé, parfois trop sage, mais porté par un personnage qui mérite clairement d’être redécouvert.

Sorti le 14 janvier 2026 au cinéma

 

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