22 Janvier 2026
Ni Dieux, Ni Maîtres // De Éric Cherrière. Avec Saleh Bakri, Pascal Greggory et Richard Duval.
Avec Ni Dieux, Ni Maîtres, Éric Cherrière quitte le polar pour s’aventurer sur le terrain du film médiéval. Sur le papier, le projet intrigue : un récit d’émancipation féminine au cœur d’un monde dominé par la violence, le pouvoir et la superstition, le tout porté par une ambition formelle et un tournage en décors naturels. À l’écran, le résultat laisse surtout l’impression d’un film perdu dans ses références, incapable de justifier son existence autrement que par une accumulation de clichés et de poses solennelles. Dès les premières minutes, Ni Dieux, Ni Maîtres donne le ton. Une jeune femme traverse seule une forêt, attaquée par un bandit surgissant de nulle part, avant d’être sauvée par un mystérieux étranger.
Hiver 1215. Un mystérieux étranger arrive dans un petit village isolé. Le Seigneur Ocam, ancien héros des croisades, règne sur cette partie du royaume de France où sévissent la famine et la lèpre. Avec sa horde de chevaliers, il enlève une jeune fille afin d’exercer son droit de cuissage. L’Etranger, épaulé par une poignée de villageois, tente de la délivrer. Ils ont jusqu’à la tombée du jour…
Cette entrée en matière résume à elle seule le problème du film : une écriture paresseuse, qui recycle sans recul des situations vues et revues dans le cinéma de genre médiéval. L’étranger taciturne, le seigneur cruel, la jeune femme en détresse, la violence présentée comme norme sociale… tout est là, sans véritable regard critique ni réinvention. Le film prétend explorer une époque brutale, mais se contente d’en empiler les signes extérieurs. La crasse, la sueur, la domination masculine, les violences sexuelles et les rapports de force sont montrés comme des évidences, sans jamais être questionnés autrement que par de grands discours creux. Cette vision du Moyen Âge, figée dans une imagerie misérabiliste, finit par devenir caricaturale.
À force de vouloir appuyer sur la noirceur, Ni Dieux, Ni Maîtres bascule dans une forme de complaisance, voire de malaise. Le scénario, pourtant simple, semble se dissoudre au fil du récit. Un étranger arrive dans un village, un seigneur impose son pouvoir, une jeune femme est enlevée, des mercenaires se regroupent pour affronter le tyran. Sur le papier, cette structure pourrait fonctionner. À l’écran, les personnages avancent sans objectif clair, sans profondeur psychologique, sans que leurs choix ne semblent réellement motivés. Le film donne souvent l’impression d’enchaîner des scènes sans savoir où il va, comme si l’intrigue avait été oubliée en route. Les dialogues n’aident en rien. Écrits dans un style volontairement solennel, ils sonnent la plupart du temps artificiels et pompeux.
Les personnages parlent beaucoup, mais ne disent presque rien. Les voix-off, censées ajouter une couche de mystère ou de réflexion, n’apportent qu’une abstraction confuse, déconnectée de ce qui se joue réellement à l’écran. Cette emphase constante fatigue rapidement et empêche toute forme d’attachement aux personnages. La mise en scène, elle aussi, oscille entre intentions intéressantes et maladresses flagrantes. Le choix de tourner à la bougie dans un château réel donne parfois naissance à de beaux tableaux, notamment dans les scènes se déroulant chez le seigneur. L’ambiance y est lourde, presque étouffante, et certains portraits de chevaliers figés dans leur gloire passée dégagent un charme trouble.
Mais ces moments restent trop rares pour compenser l’ensemble. Les scènes de combat, en revanche, frôlent souvent le ridicule. Chorégraphiées de manière peu crédible, montées sans tension, elles évoquent davantage des démonstrations maladroites que de véritables affrontements. Certains mouvements paraissent anachroniques, presque cartoon, renforçant l’impression d’un film coincé entre plusieurs époques et références qu’il ne maîtrise pas. La musique, lourde et envahissante, accentue encore ce décalage, donnant parfois l’impression d’un habillage sonore tout droit sorti d’un autre temps. Le casting, pourtant solide sur le papier, souffre d’un cruel manque de direction.
Les acteurs semblent livrés à eux-mêmes, prisonniers de dialogues qu’ils peinent à rendre crédibles. Le cas de Saleh Bakri est particulièrement frustrant : après des rôles marquants dans d’autres films, son talent est ici sous-exploité, dilué dans un personnage sans consistance. Pascal Greggory, en seigneur des croisades, enchaîne les tirades sentencieuses sans jamais parvenir à incarner une menace véritablement inquiétante. Certaines scènes atteignent un niveau de gêne difficile à ignorer, notamment cette séquence de « jeu théâtral » au château, où des chevaliers miment des combats pendant qu’une châtelaine déclame de grands vers. Ce moment, censé sans doute évoquer la décadence morale de ces figures de pouvoir, frôle involontairement la parodie.
Le film semble pourtant se prendre très au sérieux, ce qui rend ces passages encore plus embarrassants. Le film tente aussi d’aborder la question de la place des femmes au XIIIᵉ siècle, en établissant un parallèle avec notre époque. L’intention est louable, mais le traitement reste maladroit. Les scènes de violence sexuelle, notamment une scène de viol filmée de manière appuyée, interrogent par leur mise en scène plus qu’elles ne nourrissent une réflexion. À force de vouloir choquer, Ni Dieux, Ni Maîtres donne parfois l’impression de punir le spectateur plutôt que de l’inviter à penser. Présenté comme une œuvre ambitieuse, minimaliste, presque allégorique, le film échoue à trouver un équilibre entre atmosphère et récit.
Il passe beaucoup de temps à vouloir créer une époque, un mystère, une gravité, sans jamais parvenir à susciter une émotion réelle. L’ennui s’installe, accompagné d’un malaise persistant, renforcé par des longueurs injustifiées et une absence totale de respiration. Au final, Ni Dieux, Ni Maîtres ressemble à un film venu d’un autre âge du cinéma français, coincé entre les tics du début des années 2000 et une vision archaïque de l’histoire. Le petit budget n’excuse ni l’écriture approximative, ni les choix de mise en scène discutables, ni cette accumulation de clichés. Malgré quelques images réussies et une ambition perceptible, le film échoue à convaincre.
Note : 1/10. En bref, ni scandale absolu, ni œuvre maudite incomprise, Ni Dieux, Ni Maîtres est surtout un film laborieux, épuisant et inutilement pesant. Une proposition qui prétend beaucoup, mais qui, au bout du compte, ne raconte pas grand-chose.
Sorti le 3 septembre 2025 au cinéma - Disponible en VOD
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