11 Février 2026
La Grazia // De Paolo Sorrentino. Avec Toni Servillo, Anna Ferzetti et Orlando Cinque.
Avec La Grazia, Paolo Sorrentino revient à un cinéma plus sobre, centré sur le pouvoir et sur l’homme qui l’exerce. Après un film précédent qui avait divisé, le réalisateur italien retrouve Toni Servillo pour leur septième collaboration. Un duo désormais familier, qui explore ici les six derniers mois du mandat d’un président fictif confronté à des choix lourds de conséquences. Le personnage principal, Mariano De Santis, arrive au terme de sa présidence. Trois décisions majeures l’attendent : deux demandes de grâce pour des prisonniers condamnés des années plus tôt pour un crime passionnel, et un projet de loi sur l’euthanasie qu’il doit décider de transmettre – ou non – au Parlement.
Mariano De Santis, Président de la République italienne, est un homme marqué par le deuil de sa femme et la solitude du pouvoir. Alors que son mandat touche à sa fin, il doit faire face à des décisions cruciales qui l’obligent à affronter ses propres dilemmes moraux : deux grâces présidentielles et un projet de loi hautement controversé. Aucune référence à des présidents existants, il est le fruit de l'imagination de l'auteur.
Ces dilemmes politiques structurent le récit, mais La Grazia ne se limite jamais au simple film institutionnel. Sorrentino s’intéresse surtout à la solitude d’un homme qui doit trancher pour des millions d’autres. Dès les premières minutes, le film rappelle l’étendue des pouvoirs présidentiels. Une façon de poser la question centrale : à qui appartient une vie ? À celui qui la vit, à la loi, à l’État ? Le scénario ouvre cette réflexion sans jamais la transformer en discours pesant. Le président consulte, écoute, débat. Sa fille joue un rôle essentiel dans ce processus. Elle devient à la fois conseillère, soutien moral et relais politique lorsque son père se replie sur lui-même.
Car au-delà des enjeux publics, Mariano De Santis est hanté par une blessure intime. Une infidélité ancienne de son épouse, qu’il n’a jamais vraiment digérée. L’identité de l’amant reste un mystère qui le ronge encore. Ce passé non résolu affaiblit l’homme derrière la fonction. À mesure que la fin du mandat approche, les souvenirs remontent et brouillent son jugement. La frontière entre le président et l’individu se fissure. Toni Servillo incarne cette tension intérieure avec une retenue marquante. Son jeu repose sur des silences, des regards, une rigidité presque physique. Son corps semble porter le poids des décisions à venir. Derrière une austérité apparente, affleure une sensibilité fragile, parfois même une pointe d’humour discret.
Servillo donne de l’épaisseur à ce président fatigué, sans chercher à le rendre héroïque. La mise en scène de Sorrentino reste reconnaissable. Travellings lents dans les couloirs du palais présidentiel, cadres composés avec soin, lumière travaillée par la directrice de la photographie Daria D’Antonio. L’ensemble crée une atmosphère feutrée, presque ouatée. Cette élégance visuelle accompagne la réflexion du personnage, comme si le décor lui-même participait à son isolement. Pourtant, cette beauté formelle peut aussi donner une impression de distance. Certaines séquences s’étirent, d’autres semblent répéter des idées déjà exprimées. Le film prend son temps, parfois trop.
À force de revenir sur les mêmes thèmes – le pardon, le deuil, le doute – le récit perd un peu de sa force. Il y a des moments où Sorrentino paraît plus concentré sur la composition de ses plans que sur l’évolution dramatique. La bande-son surprend par ses choix. Des morceaux de rap ou d’électro surgissent là où on ne les attend pas. Ce décalage apporte une énergie inattendue et casse la solennité ambiante. Ces respirations musicales évitent au film de sombrer dans une gravité permanente. Car La Grazia n’est pas qu’un drame politique : quelques scènes plus légères viennent rappeler que le pouvoir n’efface pas totalement l’absurde du quotidien.
Le film navigue ainsi entre mélancolie et fantaisie. Certaines séquences frôlent le surréalisme, avec des éclats presque mozartiens dans leur manière de faire surgir l’imprévu. Cette alternance donne du relief à l’ensemble, même si elle peut désorienter. Sorrentino aime confronter la rigidité des institutions à des moments de liberté plus inattendus. Sur le fond, La Grazia interroge la notion de grâce au sens politique et moral. Gracier, c’est suspendre la loi au nom d’une conviction plus intime. Mais est-ce un geste de justice ou un acte arbitraire ? Le président doit décider sans trahir ses principes. Le film montre bien que le jugement judiciaire ne suffit pas toujours à épuiser la question morale.
C’est là que réside la complexité de la fonction. Ce qui touche dans La Grazia, c’est cette manière de filmer le doute sans le rendre écrasant. Le film parle de fin de vie, de pardon, de responsabilité, mais sans lourdeur démonstrative. Il laisse de l’espace au spectateur pour réfléchir. La relation entre le président et sa fille apporte une dimension humaine bienvenue. Elle incarne une génération qui questionne l’autorité tout en cherchant à la comprendre. Il reste malgré tout une frustration. La réflexion sur la concentration du pouvoir entre les mains d’un seul homme aurait pu être poussée plus loin. Le film effleure une critique du système sans vraiment s’y engager. L’esthétique soignée finit par contenir la colère ou la radicalité que le sujet aurait pu susciter.
La Grazia demeure un film singulier sur l’exercice du pouvoir. Ni portrait à charge, ni célébration naïve, il montre un président au travail, mais aussi un homme usé par le temps et les regrets. Toni Servillo en est le cœur battant. Grâce à lui, le film garde une densité émotionnelle réelle, même dans ses longueurs. Au final,
Note : 7/10. En bref, La Grazia s’impose comme une œuvre de réflexion sur la politique, la responsabilité et la part intime de toute décision publique. Sorrentino continue d’explorer les zones troubles du pouvoir, en cherchant moins le choc que l’équilibre. Une question de grâce, justement.
Sorti le 28 janvier 2026 au cinéma
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