Critique Ciné : Fuori (2025)

Critique Ciné : Fuori (2025)

Fuori // De Mario Martone. Avec Valeria Golino, Matilda De Angelis et Elodie.

 

Avec son dernier film, Fuori, Mario Martone s’attaque à un monument de la littérature italienne : Goliarda Sapienza. Mais si vous vous attendez à un biopic classique qui coche toutes les cases de la naissance à la mort, vous risquez d’être surpris. Le réalisateur préfère une approche beaucoup plus libre, presque vaporeuse. Il ne cherche pas à nous donner une leçon d’histoire ou à expliquer chaque geste de l’écrivaine. Son but est ailleurs : il veut nous faire ressentir une ambiance, un état d’esprit, une sorte de vérité intérieure. Tout commence par un épisode bien réel et assez singulier de la vie de Goliarda. 

 

Rome. Années 80. Goliarda Sapienza travaille depuis 10 ans sur ce qui sera son chef-d'œuvre "L'Art de la joie". Mais son manuscrit est rejeté par toutes les maisons d'édition. Désespérée, Sapienza commet un vol qui lui coûte sa réputation et sa position sociale. Incarcérée dans la plus grande prison pour femmes d'Italie, elle va y rencontrer voleuses, junkies, prostituées mais aussi des politiques. Après sa libération, elle continue à rencontrer ces femmes et développe avec l'une d'entre elle une relation qui lui redonnera le désir de vivre et d'écrire.

 

Alors qu’elle est en pleine galère, que ses manuscrits sont refusés et que le succès semble la fuir, elle commet un acte totalement inattendu. Elle vole des bijoux chez des amis, se fait prendre et finit derrière les barreaux. On pourrait croire que le film va se concentrer sur ce scandale ou sur la dureté du milieu carcéral, mais pas vraiment. Martone utilise la prison comme un point de bascule. Ce qui l’intéresse, c’est ce qui se passe après. C'est ce moment étrange où l'on sort de cellule pour essayer de reprendre le cours de sa vie alors que tout a changé à l'intérieur. Le film se construit comme une longue déambulation dans les rues de l'Italie des années 70 et 80. 

 

On suit Goliarda au gré de ses rencontres et de ses souvenirs. La narration refuse d'être linéaire. Elle saute d'une époque à l'autre, avance par petites touches, sans forcément nous prévenir. C’est un choix qui peut déstabiliser ou même agacer ceux qui aiment les récits bien carrés. Pourtant, cette structure un peu floue colle parfaitement au personnage de Goliarda. Elle était elle-même une femme difficile à saisir, refusant les étiquettes et les chemins tout tracés. Le vrai moteur de l'histoire, c’est la relation entre Goliarda et Roberta, une jeune femme rencontrée en prison. Entre elles, c’est compliqué. On ne sait jamais vraiment s’il s’agit d’une amitié profonde, d’une attirance magnétique ou d’une forme de dépendance mutuelle. 

 

C’est justement cette incertitude qui rend leur lien si fort à l’écran. Roberta est une force de la nature, une écorchée vive qui dégage une liberté sauvage et parfois un peu flippante. Face à elle, Goliarda est plus dans l’observation. Elle semble absorber tout ce qu’elle voit, comme si elle faisait des provisions de vie pour ses futurs livres, même si on ne la voit presque jamais écrire. Visuellement, le film est superbe. Il capte parfaitement cette lumière mélancolique de l’Italie de l’époque. Les décors sont très concrets, très réels, mais il flotte partout une sensation de douceur triste. La musique souligne ce sentiment d'errance. On a parfois l’impression de regarder une promenade sans but précis, une dérive assumée. 

 

C’est un cinéma qui prend son temps, qui refuse les grands éclats dramatiques et qui laisse souvent le spectateur face à des scènes qui ne se concluent pas vraiment. Cette lenteur fait partie de l’identité du film, même si elle pourra en laisser certains sur le bord de la route. Il est intéressant de noter que Martone évite de filmer le travail de l'écrivaine. On ne voit pas la plume courir sur le papier toutes les deux minutes. Pour lui, l’écriture est une conséquence de la vie, pas un spectacle en soi. Ce qui compte, ce sont les émotions brutes, les galères et les rencontres qui finissent par nourrir l'œuvre en sous-marin. Le film explore aussi l'idée que la liberté ne se trouve pas forcément là où on l'attend. 

 

Le titre, Fuori, qui signifie "dehors", sonne presque comme une ironie. En prison, Goliarda semble avoir trouvé des liens sincères et une forme de paix, alors qu'une fois dehors, tout semble instable et menaçant. Le film n'essaie jamais de simplifier Goliarda Sapienza pour la rendre plus aimable ou plus compréhensible. Il accepte ses parts d'ombre et ses contradictions. C’est sans doute sa plus grande qualité, mais c’est aussi sa limite. À force de rester dans l’évocation, on a parfois le sentiment de rester à la surface des choses. Sa carrière littéraire est à peine esquissée, ce qui est frustrant quand on sait l'importance monumentale de son œuvre aujourd'hui. 

 

Heureusement, les actrices sauvent le tout avec une interprétation pleine de relief. L'actrice qui joue Goliarda parvient à montrer sa fragilité sans jamais tomber dans le larmoyant, tandis que celle qui joue Roberta crève l'écran par son intensité. 

 

Note : 6/10. En bref, Fuori est un film qui ne cherche pas à plaire à tout le monde. C'est une proposition de cinéma un peu à part, un portrait en pointillé qui préfère les silences aux grandes explications. Ce n’est pas une biographie complète, c’est une sensation, un fragment de vie. 

Sorti le 3 décembre 2025 au cinéma - Disponible en VOD

 

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