27 Mai 2026
Atropia // De Hailey Gates. Avec Alia Shawkat, Callum Turner et Chloë Sevigny.
Avec Atropia, Hailey Gates signe un premier long-métrage aussi étrange qu’intrigant. Pensé comme une satire acide sur la guerre, Hollywood et la machine à fabriquer les récits militaires américains, le film s'offre un décor de départ assez incroyable. Il s'installe dans ces répliques réelles de villages irakiens, construites en plein désert californien. L’armée américaine y envoyait ses soldats s’entraîner en immersion totale avant de les projeter au Moyen-Orient. C'est une excellente idée de cinéma, un sujet en or et rarement traité, qui donne immédiatement envie de plonger dans ce terrain de jeu absurde où la guerre devient un immense spectacle à ciel ouvert.
Fayruz, une actrice en herbe, travaille sur une base militaire américaine, dans un faux pays appelé Atropia. Elle rencontre Abu Dice, un soldat expérimenté jouant le rôle d'un insurgé, leur romance menace rapidement leurs ambitions respectives et remet en question leur allégeance à l'armée et à la raison d'être d'Atropia.
L’action nous ramène en 2006, sous le soleil écrasant de la Californie. C'est là que les militaires ont bâti de toutes pièces Atropia, une ville fictive sortie de nulle part. Pour que l'illusion soit parfaite, l'armée embauche des civils pour jouer les habitants locaux. Le but est de confronter les jeunes recrues à des situations réelles avant le grand départ pour l'Irak. Au milieu de ce bazar, on découvre Fayruz, incarnée par l’excellente Alia Shawkat. C'est une actrice un peu galérienne qui court après les castings et qui espère que ce job d'un genre très spécial va enfin lancer sa carrière. Le film démarre d'ailleurs sur les chapeaux de roue avec une séquence qui résume parfaitement tout le projet.
Une scène de guerre ultra-tendue se déploie à l’écran, le spectateur est scotché, puis un simple cri de « coupez » vient briser l'illusion d'un coup net. Derrière la fumée, les faux morts et les explosions de cinéma, il n’y a que des figurants fatigués et des militaires en plein exercice. Dès ces premières minutes, Hailey Gates montre ce qui la passionne vraiment : cette frontière poreuse et super troublante entre le grand spectacle hollywoodien et la violence pure du monde réel. C’est clairement dans sa première moitié que le film se montre le plus percutant. La réalisatrice s'en donne à cœur joie avec l’absurdité de cette fausse ville. Elle pointe du doigt la façon dont l’Amérique transforme ses interventions armées en décors de cinéma.
Les officiers se comportent parfois comme de vrais producteurs de blockbusters, tandis que les figurants se battent pour choper les meilleures répliques. On assiste à des moments surréalistes où des techniciens choisissent des prothèses de membres amputés pour les simulations, comme s'ils préparaient les effets spéciaux d’un film d'action. Cette critique croisée de l’industrie militaire et du divertissement grand public amène des pistes passionnantes. Hailey Gates filme Atropia comme un parc d’attractions bizarre et un peu flippant où tout le monde avance masqué. Les jeunes soldats rejouent des scènes qu’ils ont bouffées jusqu'à l'indigestion dans les films de guerre de leur enfance.
En face, les figurants d’origine irakienne doivent improviser des rôles ultra-stéréotypés pour satisfaire les attentes de gradés qui ne comprennent absolument rien à leur culture et ne cherchent pas particulièrement à faire d'efforts. Le film tape juste quand il moque cette manie américaine de vouloir tout scénariser, même le chaos. La violence devient une performance artistique et marketing. Le passage très drôle d’une immense star d'Hollywood, venue sur place pour observer les exercices et s'en inspirer, enfonce bien le clou. La réalisatrice montre le lien direct, presque organique, entre la propagande d'État et notre fascination collective pour les armes. Au milieu de ce cirque, le personnage de Fayruz apporte une vraie bouffée d'air frais.
Ses parents hallucinent totalement de la voir bosser là et refusent de cautionner ce job, qu'ils voient comme une trahison. Pour eux, elle aide l'armée à peaufiner l'invasion de leur propre pays d'origine. Mais Fayruz s'accroche, persuadée que ce rôle un peu honteux lui servira de tremplin à Hollywood. Alia Shawkat porte littéralement le film sur ses épaules. Elle amène un naturel fou et une autodérision bienvenue à ce personnage coincé entre ses ambitions professionnelles, sa crise identitaire et un gros besoin de reconnaissance. Le film offre de vrais moments de comédie grâce à son sens du timing. Le décalage constant entre le sérieux des militaires en uniforme et le grand n'importe quoi des situations crée des étincelles.
Le problème, c’est qu'Atropia finit par perdre le fil de son histoire en cours de route. Plus le récit avance, plus on sent la réalisatrice hésiter sur la direction à prendre. Le film veut être à la fois une satire politique bien tranchante, une romance originale, une réflexion méta sur le métier d'acteur et une chronique existentielle. À force de courir tous les lièvres à la fois, le scénario survole ses thèmes sans jamais creuser le fond du problème. L'exemple parfait de ce coup de mou, c'est la relation qui se noue entre Fayruz et Abu Dice, un jeune soldat campé par Callum Turner. Au début, leur rapprochement fonctionne plutôt bien, porté par une gêne amusante et des dialogues un peu absurdes.
Mais dès que le film essaie de prendre cette histoire d’amour au sérieux, la satire perd ses dents. L'alchimie entre les deux acteurs s'essouffle rapidement, et le script galère à donner une vraie dimension dramatique ou émotionnelle à leur histoire. Le rythme général en prend un coup. Beaucoup de bonnes idées sont jetées à l'écran puis abandonnées en route. Hailey Gates installe un univers fascinant mais semble parfois ne plus trop savoir quoi en faire sur la longueur d'un long-métrage. Les personnages secondaires finissent par ressembler à des caricatures qu'on oublie vite, et pas mal d'intrigues secondaires s'éteignent sans véritable conclusion. Pourtant, malgré ces faiblesses évidentes, Atropia conserve un certain magnétisme.
Son ambiance, son humour pince-sans-rire et ce mélange permanent entre réalisme brut et surréalisme créent une expérience de visionnage assez unique. La mise en scène a de la gueule, notamment dans sa manière de capter ce faux Irak perdu au milieu des cailloux californiens. On navigue constamment sur un fil, entre la grosse rigolade, le malaise pur et la critique sociale bien sentie. Le long-métrage soulève une question qui reste en tête bien après le générique : à force de transformer le réel en divertissement pop, comment fait-on pour redescendre sur terre ? Par moments, les soldats ont l’air de regarder leur propre vie comme s'ils étaient assis au cinéma, prisonniers d’un rôle dicté par des années de blockbusters et de JT.
Note : 5/10. En bref, Atropia manque le coche de la cohérence globale et s'éparpille un peu trop pour devenir un grand film, mais son audace globale mérite le coup d'œil. Hailey Gates signe une première œuvre bancale mais franchement originale, sauvée par l'énergie d'Alia Shawkat et un pitch de départ en or. C’est parfois frustrant, souvent amusant, et on en ressort avec une vision de l'Amérique aussi absurde qu'inquiétante.
Prochainement en France
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