26 Mai 2026
Eleonora Duse // De Pietro Marcello. Avec Valeria Bruni Tedeschi, Noémie Merlant et Fanni Wrochna.
S'attaquer à un monstre sacré du théâtre italien comme Eleonora Duse, c'était un sacré pari pour Pietro Marcello. Le réalisateur a choisi un angle plutôt malin sur le papier : se focaliser sur les dernières années de cette actrice légendaire, pile au moment où l’Italie des années 1920 commence à basculer dans le fascisme. Franchement, l’idée d’entrecroiser le portrait intime d’une icône vieillissante, le drame historique et une réflexion sur les pièges de la gloire avait tout pour plaire. Sauf qu'une fois installé devant l'écran, le résultat s'avère beaucoup plus mitigé. On se retrouve face à un film qui déborde d'ambition mais qui s'emmêle un peu les pinceaux.
A la fin de la Première Guerre mondiale, alors que l’Italie enterre son soldat inconnu, la grande Eleonora Duse arrive au terme d’une carrière légendaire. Mais malgré son âge et une santé fragile, celle que beaucoup considèrent comme la plus grande actrice de son époque, décide de remonter sur scène. Les récriminations de sa fille, la relation complexe avec le grand poète D’Annunzio, la montée du fascisme et l’arrivée au pouvoir de Mussolini, rien n’arrêtera Duse "la divine".
Le long-métrage nous plonge aux côtés de cette immense tragédienne alors qu’elle est en bout de course. Ruinée, fatiguée, parfois complètement isolée, Duse s'accroche et tente un ultime retour sur scène. Mais le monde a changé autour d'elle. L’Italie sort à peine de la Première Guerre mondiale et cherche de nouveaux repères, tandis que Benito Mussolini grignote doucement mais sûrement le terrain politique. Pour lier le destin de son héroïne à la grande Histoire, Pietro Marcello injecte régulièrement des images d'archives à son récit. C'est le genre de procédé qui peut apporter un vrai relief, mais ici, l'intégration manque de fluidité.
Ces coupures documentaires débarquent souvent de manière artificielle et coupent l'élan de la fiction au lieu de la nourrir. Heureusement, le film peut compter sur Valeria Bruni Tedeschi pour maintenir le cap. L’actrice s'empare du rôle à bras-le-corps et porte littéralement le long-métrage sur ses épaules du début à la fin. Son interprétation est d'une intensité folle, quitte à basculer parfois dans l'excès. Elle parvient tout de même à donner une vraie consistance à cette femme usée par le temps et prisonnière de sa propre légende. Le réalisateur la filme de très près, enchaînant les gros plans sur son visage. C'est le genre de performance clivante qui ne laissera personne indifférent.
Certains spectateurs crieront au génie face à un jeu aussi habité, quand d'autres y verront une prestation un brin trop démonstrative. La frontière entre la pure émotion et le surjeu théâtral est ici extrêmement poreuse. Le vrai point noir du film réside en réalité dans la distance que le cinéaste maintient avec son sujet. On a beaucoup de mal à s'attacher à cette Eleonora Duse version grand écran. Le scénario nous montre une femme adulée, mais elle reste désespérément froide, distante, presque intouchable. On a l'impression de regarder une statue de marbre s'agiter dans son propre mythe sans jamais pouvoir percer sa carapace.
Heureusement, le film s'aère enfin lorsqu'il s'attarde sur la relation complexe que l'actrice entretient avec sa fille, incarnée par une Noémie Merlant impeccable. Ces moments d'intimité apportent une vraie bouffée d'oxygène et un supplément d'âme bienvenu dans une œuvre globalement très rigide. Ce duo mère-fille s'impose d'ailleurs comme le véritable poumon émotionnel du récit. D'un côté, on découvre une mère fusionnelle mais toxique, qui a tout sacrifié pour sa carrière et les applaudissements du public. De l'autre, on découvre une jeune femme qui tente d'exister dans l'ombre écrasante de cette célébrité encombrante. Pietro Marcello vise juste lorsqu'il filme cette tension familiale et le poids psychologique de la notoriété.
Le problème, c'est que ces scènes réussies se diluent trop vite dans une narration qui ouvre constamment de nouvelles pistes sans jamais prendre le temps de les creuser à fond. Cette dispersion se ressent particulièrement dans la manière de traiter le lien entre l’art et la montée du pouvoir politique. Choisir cette époque charnière était pourtant une excellente idée. Dans cette Italie en pleine reconstruction où le fascisme pose ses bases, les artistes deviennent des enjeux nationaux. Duse incarne alors une époque révolue, coincée entre les vestiges d'un monde qui s'éteint et un nouveau régime politique très agressif qui cherche déjà à récupérer sa notoriété.
C'est un sujet en or, mais le film reste trop flou et superficiel pour en tirer une vraie réflexion politique. L’apparition de Gabriele d’Annunzio accentue encore ce sentiment d'inachevé. Ancien amant de Duse et écrivain majeur de l’époque, il incarne cette vieille garde culturelle qui refuse de passer la main. Le personnage est fascinant, mais le réalisateur fait l'erreur de penser que tout le monde connaît la vie politique italienne de l'entre-deux-guerres sur le bout des doigts. Sans repères historiques solides en entrant dans la salle, le spectateur risque de trouver de nombreux passages assez obscurs et confus. Sur le plan purement visuel, le film en met plein les yeux.
La reconstitution historique est d'un soin maniaque, des costumes d'époque à la photographie très texturée. Pietro Marcello filme les tissus, les détails des décors et les visages avec une vraie sensualité. Mais là encore, cette surcharge esthétique finit par saturer l'espace au détriment de l'histoire. Les mouvements de caméra permanents et le montage un peu heurté rendent le visionnage assez lourd et fatigant sur la longueur. On frôle l'indigestion visuelle. La bande originale n'aide pas vraiment à stabiliser l'ensemble. On passe sans transition de morceaux classiques très lyriques à des sonorités beaucoup plus modernes.
Si ce décalage fonctionne à merveille sur quelques scènes spécifiques pour accentuer la tension, il tombe à plat le reste du temps et flirte parfois avec la caricature. Au bout du compte, le principal défaut d'Eleonora Duse est de ne jamais réussir à choisir son camp. Le long-métrage hésite en permanence entre le drame intime, la fresque politique, l’hommage au théâtre et l’expérimentation visuelle. À force de courir tous les lièvres à la fois, Pietro Marcello perd l'impact émotionnel de son film. Certaines scènes s'étirent en longueur sans raison valable, alors que des pans entiers de l'histoire auraient mérité qu'on s'y attarde plus longuement.
Tout n'est pas raté pour autant, loin de là. On sent que le cinéaste aime sincèrement son héroïne et respecte sa rage de vivre. Il filme avec une belle sensibilité une artiste qui refuse d'être enterrée avant l'heure. Malgré la lourdeur de la mise en scène, une mélancolie touchante traverse le film, notamment sur la vieillesse et la difficulté de rester pertinent quand le monde change de visage.
Note : 4/10. En bref, Eleonora Duse s'avère donc être un biopic plein de bonnes intentions mais profondément déséquilibré. C'est une œuvre parfois fascinante mais souvent épuisante à regarder. Les amateurs de drames historiques très théâtraux y trouveront probablement leur compte. Les autres retiendront surtout un film trop long, tellement figé dans l'admiration de son modèle qu'il en oublie d'être vivant.
Sorti le 14 janvier 2026 - Disponible en VOD
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