31 Mai 2026
L’Être Aimé // De Rodrigo Sorogoyen. Avec Javier Bardem, Victoria Luengo et Raúl Arévalo.
Quand on s’installe devant un film de Rodrigo Sorogoyen, on sait généralement que l'on ne va pas passer un moment de pure détente. Le réalisateur espagnol a l'art de disséquer l'humain et ses parts d'ombre. Avec son nouveau long-métrage, L’Être Aimé, il délaisse le thriller sous haute tension pour plonger dans le drame psychologique pur. Le film se concentre sur les retrouvailles complexes entre un père cinéaste et sa fille qu’il a abandonnée pendant des années. Sur le papier, cette confrontation promettait des étincelles. Dans la réalité, le résultat final s'avère plus mitigé, oscillant entre des moments de grâce absolue et une sensation de surplace assez frustrante.
Réalisateur mondialement célèbre, Esteban Martínez revient en Espagne pour tourner son nouveau film. Il en offre le rôle principal à une jeune actrice inconnue, sa fille, qu’il n’a pas vue depuis treize ans. La jeune femme accepte cette formidable opportunité, mais sait qu’à l’occasion de ce tournage, elle va se confronter à un homme qu’elle n’a jamais pu considérer comme un père. Le poids du passé menace de rouvrir leurs blessures.
L’histoire nous plonge dans le quotidien d’Esteban, un réalisateur reconnu qui vit à l’étranger depuis une éternité. Il décide de revenir en Espagne avec une idée bien précise en tête : proposer à sa fille, Emilia, de tenir le rôle principal de son prochain film. Forcément, cette proposition cache autre chose qu'une simple collaboration artistique. C’est le prétexte idéal pour renouer le dialogue, ou plutôt pour vider un sac lourd de plusieurs décennies de silence, de rancœurs et de traumatismes mal digérés. Le film choisit de poser sa caméra au plus près des visages, transformant les discussions de table en véritables champs de bataille émotionnels.
Sorogoyen excelle dans cette manière de filmer les regards fuyants et les silences pesants. On ressent immédiatement le poids des années d'absence. Les dialogues, omniprésents, dissèquent minutieusement les regrets de l'un et les blessures de l'autre. La tension s’installe dès les premières minutes, installant une ambiance lourde qui ne nous quitte plus. La grande force de L’Être Aimé repose sans conteste sur son duo d'acteurs. Javier Bardem est tout simplement magistral dans la peau de ce père tiraillé. Il parvient à rendre humain un personnage pourtant profondément égoïste, un homme qui balance constamment entre le besoin sincère de se racheter et une volonté maladive de tout contrôler.
Face à ce monstre sacré du cinéma, Victoria Luengo ne se laisse pas démonter. Elle incarne avec une justesse incroyable cette fille blessée, partagée entre l'admiration secrète qu'elle voue à son père et le rejet total de ses actes passés. Deux moments forts méritent qu'on s'y attarde. D'abord, une confrontation épurée dans une pièce close où les reproches fusent sans fioritures ouvrant le film. C'est du théâtre cruel, mais terriblement efficace. Ensuite, une séquence fascinante se déroule sur le plateau de tournage. Esteban fait répéter la même scène à sa fille des dizaines de fois. À chaque prise, l'émotion bascule, la frontière entre le scénario et leur propre vie de famille explose littéralement. C'est du grand cinéma, méta et viscéral.
Le piège du film dans le film
C'est justement là que le bât blesse. L’Être Aimé utilise énormément la mise en abyme, nous montrant à la fois la reconstruction de cette relation et la fabrication du film d'Esteban. Le concept est intelligent puisqu'il interroge les limites de la création artistique. On se demande jusqu’où un réalisateur peut aller pour nourrir son art, quitte à piller la vie privée et les souffrances de ses proches. Le problème, c'est que cette structure finit par alourdir sérieusement le récit. À force de passer de la réalité à la fiction, le film commence à bégayer. On a l'impression que le cinéaste répète les mêmes idées et les mêmes arguments d'une scène à l'autre.
Le spectateur comprend rapidement les enjeux, mais le scénario s'entête à enfoncer des portes déjà ouvertes, ce qui casse le rythme de manière régulière. Visuellement, le long-métrage cherche à surprendre. Sorogoyen s'amuse avec les formats d'image, modifie les textures et intègre même de superbes séquences en noir et blanc pour illustrer les moments où les émotions s'emballent. La photographie sublime les décors espagnols, notamment des zones désertiques qui apportent un peu d'air au milieu de ce huis clos étouffant. Toutefois, cette recherche visuelle ne suffit pas à masquer le principal défaut du film : sa durée excessive. Avec plus de deux heures au compteur, le récit s'étire inutilement.
On tourne en rond autour des mêmes conflits. À la moitié du film, les personnages n'évoluent plus vraiment, ils réitèrent simplement leurs reproches. Cette stagnation provoque une lassitude regrettable, désamorçant l'impact dramatique de la conclusion. L’Être Aimé reste une proposition de cinéma respectable. La mise en scène est soignée, la réflexion sur l'ego des artistes est pertinente et le duo d'acteurs justifie à lui seul le déplacement. On ne s'ennuie pas totalement, mais on reste spectateur d'un exercice de style un peu trop mécanique.
Note : 6/10. En bref, ce drame psychologique plaira sans doute aux amateurs de récits intimistes et de performances d'acteurs intenses. Pour les autres, le voyage risque de sembler un peu long et répétitif. Sorogoyen signe ici un film fort, mais qui manque cruellement de fluidité pour emporter totalement l'adhésion.
Sorti le 16 mai 2026 au cinéma
Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.
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