26 Mai 2026
L’Inconnue // De Arthur Harari. Avec Léa Seydoux, Niels Schneider et Victoire Du Bois.
Arthur Harari est en train de tracer une route vraiment à part dans le paysage cinématographique français. Après le film noir avec Diamant Noir et l’aventure historique avec Onoda, il change complètement de cap. Cette fois, il nous plonge dans une ambiance étrange, sombre et franchement déroutante. Pour ce nouveau long-métrage, il s’est inspiré du roman graphique Le Cas David Zimmerman, qu’il a coécrit avec son frère Lucas Harari. Le résultat est un mélange unique entre drame existentiel, thriller psychologique et fantastique, le tout ancré dans un Paris gris, presque irréel.
À bientôt 40 ans, David Zimmerman est photographe mais personne ne le sait. Alors qu'il ne sort presque jamais de chez lui, des amis le traînent dans une fête insensée. Il y repère une femme dans la foule, ne peut en détacher le regard, la suit... Quelques heures plus tard, David se réveille : il est dans le corps de l’inconnue.
L’histoire commence de façon assez simple. On fait la connaissance de David Zimmerman, joué par Niels Schneider. C’est un photographe solitaire qui passe ses journées à capturer des vieux bâtiments condamnés à la démolition en banlieue parisienne. Le genre d'homme discret, replié sur lui-même, visiblement mal dans sa peau. Sa vie bascule lors d’une soirée masquée où il recroise Eva, une femme mystérieuse incarnée par Léa Seydoux qu'il avait photographiée peu de temps avant. Entre eux, l'attraction est immédiate, presque magnétique et dérangeante. Ils passent la nuit ensemble. Mais le lendemain matin, le réveil est brutal : David s'est réveillé dans le corps d'Eva.
Là où n’importe quel blockbuster américain ou comédie grand public aurait joué la carte de l'humour ou du grand spectacle, Arthur Harari prend le contre-pied total. L’Inconnue ne cherche jamais à en faire trop. Cet échange de corps devient rapidement une expérience étouffante, limite maladive. Le réalisateur refuse de nous donner des explications rationnelles et rejette en bloc les ficelles habituelles du cinéma de genre. Ce qui l'intéresse vraiment, ce n'est pas de comprendre le comment du pourquoi, mais plutôt d'explorer le malaise psychologique que cette situation provoque. Le film installe ainsi une atmosphère fascinante.
Pendant de longues séquences, les personnages parlent à peine. Harari fait le pari de tout raconter par les corps, les silences et les regards. C'est là que sa mise en scène prend tout son sens. Le moindre mouvement, la plus petite hésitation ou un simple temps mort deviennent cruciaux. En tant que spectateur, on se retrouve à scruter la moindre attitude pour tenter de deviner qui habite réellement le corps que l'on a sous les yeux. Cette réflexion sur l'identité crée une sensation bizarre, un peu comme si on était piégé dans un rêve cotonneux dont il est impossible de s'échapper. On avance dans un véritable labyrinthe mental.
Plus David essaie de comprendre ce qui lui arrive, plus l'intrigue s'épaissit. Harari nous maintient volontairement dans un inconfort permanent, effaçant peu à peu la frontière entre l'apparence physique, les souvenirs et l'identité profonde. La grande force du long-métrage, c'est justement de ne jamais chercher à simplifier son sujet pour nous faire plaisir. L’Inconnue ne prend pas le public par la main. Le scénario assume ses zones d'ombre et propose plusieurs niveaux de lecture. Au-delà de l'argument fantastique, le film aborde des thèmes profonds comme le rapport à notre propre image, la solitude urbaine et une forme de dysphorie identitaire.
Pourtant, malgré ce côté très cérébral, on ne s'ennuie pas devant un simple exercice de style prétentieux. Une vraie charge émotionnelle traverse l'écran, portée par un duo d'acteurs au sommet. Niels Schneider surprend dans un contre-emploi total. Amaigri, vulnérable, presque transparent, il insuffle à David une tristesse infinie. Même quand il n'est plus à l'écran, son ombre plane sur tout le récit. Face à lui, Léa Seydoux choisit une interprétation tout en retenue. Son personnage reste indéchiffrable pendant un long moment, mais elle parvient à faire passer énormément de choses par l'intensité de ses expressions.
Le réalisateur la filme de très près, comme s'il cherchait à capter l'invisible, ce que les mots ne peuvent pas dire. Visuellement, le choix du réalisme brut renforce l'angoisse. Le Paris montré ici n'a rien de la carte postale romantique. Les cages d'escalier, les appartements anonymes et les décors de banlieue semblent terriblement banals. C’est un choix esthétique payant : plus le cadre est quotidien, plus le fantastique devient perturbant. On pense parfois à l'univers de David Lynch ou à la noirceur de Kafka, mais sans que cela devienne une pâle copie. Harari garde un ton sec, froid, où l'angoisse naît du vide et du manque de réponses.
Évidemment, cette approche radicale et épurée ne plaira pas à tout le monde. L’Inconnue demande un vrai effort d'immersion. On peut facilement se perdre dans les méandres de cette intrigue opaque et de ses choix volontairement ambigus. Le film refuse le confort et préfère poser des questions plutôt que de distribuer des réponses faciles sur un plateau. C'est pourtant ce qui rend cette expérience cinématographique si durable. Le film s'imprime dans l'esprit et continue de travailler le spectateur bien après le générique de fin. Derrière son concept étrange, il touche à un sentiment profondément humain : cette sensation universelle de ne pas toujours se sentir à sa place dans son propre corps.
La dernière partie apporte d'ailleurs une touche d'émotion qu'on n'attendait plus. Sans jamais tomber dans le larmoyant, le cinéaste laisse entrevoir une lueur d'espoir à travers des scènes plus apaisées. C'est comme si, après avoir traversé ce cauchemar, les personnages trouvaient enfin la paix en acceptant leur propre vulnérabilité. Arthur Harari signe ici une œuvre ambitieuse et unique, qui privilégie le trouble à l'explication, confirmant sa place essentielle dans le cinéma actuel.
Note : 8/10. En bref, L’Inconnue est un thriller fantastique et psychologique audacieux, où Arthur Harari transforme un échange de corps en une expérience étouffante et profondément existentielle. Porté par les performances habitées de Léa Seydoux et Niels Schneider, ce film radical refuse les explications faciles pour explorer avec brio le malaise de l'identité et de la solitude urbaine.
Sorti le 26 août 2026 au cinéma - Vu dans le cadre des avant-premières « Après Cannes, c’est encore Cannes » chez UGC
Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.
Retrouvez sur mon blog des critiques de cinéma et de séries télé du monde entier tous les jours
Voir le profil de delromainzika sur le portail Overblog