25 Mai 2026
Notre Salut // De Emmanuel Marre. Avec Swann Arlaud, Sandrine Blancke et Mathieu Perotto.
Présenté en compétition au Festival de Cannes 2026, Notre Salut marque un virage assez radical dans la carrière d’Emmanuel Marre. Après Rien à foutre, cette chronique sociale contemporaine portée par Adèle Exarchopoulos, le réalisateur s’attaque cette fois à une période que le cinéma français montre rarement de cette manière. Il nous plonge en plein cœur de l’administration de Vichy et de la mécanique froide de la collaboration. Ici, il n'est pas question des grandes figures historiques ni des résistants glorifiés. Je me suis retrouvé face à un homme banal, ambitieux et un peu lâche, qui finit par participer à l’horreur simplement derrière un bureau.
Septembre 1940, le régime de Pétain se met en place. Henri Marre, 49 ans, débarque à Vichy sans le sou, sans contact, loin de sa femme et ses enfants. Il voit dans la nouvelle administration l’opportunité de trouver enfin la place qu’il mérite. Dans sa valise, son traité politique édité à compte d’auteur, Notre Salut, où il défend ses convictions patriotiques et ses méthodes d'ingénieur. Son credo : « gagner en efficacité » pour relever la France de la débâcle. Mais peut-être qu’Henri cherche avant tout à fuir sa propre débâcle…
C’est précisément ce qui rend le film aussi dérangeant. L'histoire suit Henri Marre, incarné par Swann Arlaud, qui débarque à Vichy en 1940 avec l’espoir secret de retrouver une place dans la société. Ce personnage est très loin de l’image classique du monstre fasciste. C’est plutôt un homme raté, frustré, persuadé qu’il mérite mieux que son sort. Il traîne son manuscrit politique sous le bras, cherche des contacts, serre des mains et tente d’exister dans ce nouveau régime qui lui ouvre enfin des portes. Petit à petit, Henri intègre les rouages administratifs de Vichy. Il commence par gérer des dossiers de chômage, puis passe à la gestion des travailleurs étrangers, avant de récupérer des tâches beaucoup plus graves.
J'ai vu le film montrer comment une simple succession de décisions bureaucratiques finit par participer directement à la déportation des Juifs. L’idée forte est là, car la collaboration ne se construit pas seulement avec des fanatiques. Elle avance aussi grâce à des hommes médiocres qui veulent juste réussir socialement. Swann Arlaud porte littéralement le long-métrage sur ses épaules et son interprétation m'a impressionné par sa sobriété. Il évite constamment le piège de la caricature. Henri Marre n’est jamais joué comme un grand méchant de théâtre. Il se montre poli, discret, parfois presque pathétique, et c’est justement ce qui m'a mis mal à l’aise.
L’acteur réussit à faire ressentir une ambition maladive sans jamais en faire trop. Derrière son calme apparent, Henri cherche surtout une reconnaissance qu’il n’a jamais obtenue ailleurs. Chaque promotion devient alors une validation personnelle, même lorsque le travail consiste à organiser des opérations ignobles avec un vocabulaire administratif froid et déshumanisé. Le film rejoint parfois l’esprit de La Zone d’intérêt dans cette façon de montrer l’horreur sans frontalité. Tout passe par les discussions, les formulaires, les réunions et les signatures. Des gens parlent logistique pendant que des familles disparaissent hors champ.
L’une des grandes qualités de Notre Salut reste son refus du prestige habituel des films historiques français. Emmanuel Marre ne cherche jamais à faire une fresque académique avec de grands discours et une musique dramatique. Sa mise en scène reste sèche, presque documentaire par moments. La caméra suit Henri dans des bureaux ternes, des hôtels et des couloirs administratifs sombres. Les sons des machines à écrire, des téléphones ou des conversations étouffées deviennent vite oppressants. Même la photographie refuse toute chaleur nostalgique. Le réalisateur ajoute aussi des choix plus étranges qui m'ont parfois dérouté. Certaines scènes utilisent des chansons totalement anachroniques.
Une séquence de danse sur le morceau Popcorn crée un décalage presque absurde au milieu de cette ambiance pesante. Sur le papier, cela peut sembler complètement déplacé, mais cette bizarrerie finit par renforcer le ridicule pathétique de ces collaborateurs qui se donnent de l’importance alors qu’ils participent à quelque chose de monstrueux. Le récit alterne régulièrement entre le malaise pur et une forme d’ironie noire assez surprenante. Ce qui fonctionne le mieux à mes yeux, c’est cette manière de montrer la collaboration comme un travail quotidien presque ordinaire. Henri négocie des effectifs, discute d’organisation, parle de rendement et d’efficacité comme un manager moderne.
Le parallèle avec certains discours actuels saute vite aux yeux et Emmanuel Marre insiste clairement sur cette continuité du langage technocratique où les décisions terribles se cachent derrière des mots neutres. Je trouve que le film ne cherche jamais à excuser son personnage, mais il refuse aussi de le transformer en monstre inaccessible. Henri rentre chez lui, écrit à sa femme, mange avec ses collègues et tente d’impressionner son entourage. Cette normalité permanente devient profondément dérangeante. Les lettres échangées avec son épouse apportent d’ailleurs une autre dimension au récit. Inspirées des archives familiales du réalisateur, elles montrent un couple fragile où le mépris et l’ambition se mélangent constamment.
Sandrine Blancke apporte beaucoup dans ce rôle plus discret mais essentiel. Alors, bien sûr, Notre Salut n’est pas toujours facile à suivre. Emmanuel Marre prend parfois le risque de casser son rythme avec des scènes volontairement étranges ou des ruptures de ton qui peuvent sortir le spectateur de l'histoire. J'ai aussi ressenti quelques longueurs dans la deuxième partie. Mais malgré ces petits défauts, il m'est difficile de nier la force de l’ensemble. Le film évite les leçons de morale faciles et préfère observer comment un homme banal glisse progressivement vers l’inacceptable.
Cela ne se fait pas par une haine spectaculaire ou par une idéologie hystérique, mais surtout par ambition personnelle, par lâcheté et par un besoin viscéral d’exister. Cette approche rend l'œuvre beaucoup plus troublante que beaucoup de drames historiques plus démonstratifs. Avec Notre Salut, Emmanuel Marre signe un film politique assez sec et parfois inconfortable, qui refuse le spectaculaire pour se concentrer sur les rouages humains de la collaboration. Swann Arlaud y est remarquable de retenue et la mise en scène trouve souvent le bon équilibre entre la froideur documentaire et une étrangeté dérangeante.
Même si certaines idées de réalisation paraissent un peu forcées et que le rythme connaît quelques creux, le film me laisse une vraie trace durable. Il me rappelle surtout une chose simple, à savoir que les pires systèmes reposent rarement sur des monstres exceptionnels. Ils avancent aussi grâce à des gens ordinaires persuadés de simplement faire leur travail.
Note : 8/10. Dans Notre Salut, Emmanuel Marre évite avec brio les pièges de la fresque historique académique en filmant la collaboration sous l'angle de la banalité bureaucratique et de la lâcheté ordinaire. Porté par l'interprétation d'une sobriété glaçante de Swann Arlaud, ce film inconfortable mais puissant montre avec brio comment les pires systèmes avancent grâce à des hommes médiocres persuadés de simplement faire leur travail.
Sorti le 30 septembre é026 au cinéma - Vu dans le cadre des avant-premières « Après Cannes, c’est encore Cannes » chez UGC
Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026. Notre Salut a été récompensé du prix du scénario original.
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