25 Mai 2026
Quelques jours à Nagi // De Kôji Fukada. Avec Takako Matsu, Shizuka Ishibashi et Kenichi Matsuyama.
Présenté en compétition au Festival de Cannes 2026, Quelques jours à Nagi marque le retour de Kōji Fukada. Pour ce nouveau long-métrage, le cinéaste japonais choisit une approche beaucoup plus calme et épurée que par le passé. On est loin des tensions familiales explosives d’Harmonium ou de l’atmosphère oppressante de L’Infirmière. Ici, le réalisateur privilégie un ton intime et pose ses caméras à Nagi, un petit village isolé entre montagnes, fermes et silence pesant. C'est un décor paisible en apparence, mais rapidement traversé par des émotions retenues et pas mal de non-dits.
Yuri, architecte divorcée, rend visite à son ancienne belle-sœur Yoriko, sculptrice installée dans le village de Nagi. Ce séjour, d’abord envisagé comme une simple parenthèse, prend une tournure inattendue lorsque Yuri accepte de poser pour elle. Au fil des séances, les silences se peuplent de souvenirs, et un lien profond, longtemps enfoui, ressurgit entre les deux femmes. Loin de l’agitation de Tokyo, Yuri se laisse gagner par la douceur du quotidien rural et la vie des habitants. Les jours passent, comme si quelque chose, ici, l’invitait à rester.
Le résultat ressemble à une chronique sentimentale minimaliste, parfois touchante, mais parfois un peu trop distante à mon goût. Derrière la beauté des paysages et une douceur constante, le film me laisse sur une impression mitigée. L’histoire suit Yuri, une architecte tokyoïte fraîchement divorcée. Elle décide de tout couper pour rendre visite à son ancienne belle-sœur, Yoriko, installée dans une région rurale du Japon. Yoriko partage ses journées entre une ferme laitière et son travail de sculptrice sur bois. Très vite, elle propose à Yuri de devenir le modèle de sa prochaine œuvre. À partir de cette idée toute simple, le film déroule lentement le quotidien de ces deux femmes.
Les repas partagés, les promenades, les séances de pose dans l’atelier, les discussions sur le passé ou les longs silences deviennent le cœur du récit. Deux adolescents passionnés de dessin gravitent aussi autour d’elles, apportant une autre dimension à l'histoire en abordant le désir, l’émancipation et le regard des autres. Kōji Fukada filme ce petit monde avec une immense délicatesse. Chaque scène cherche à capturer un instant suspendu. Le bruit du vent, la lumière qui tape sur les montagnes, le travail brut du bois ou les gestes du quotidien prennent énormément de place à l'écran.
C’est évident, le réalisateur cherche avant tout à faire ressentir un état émotionnel plutôt qu’à raconter une intrigue classique avec de gros rebondissements. Je dois bien avouer que le soin apporté à la mise en scène est indéniable. Visuellement, le film est magnifique. Les paysages japonais sont superbes, sans jamais tomber dans le cliché de la carte postale touristique. Fukada préfère observer les détails du quotidien, comme une route totalement vide, un atelier silencieux ou un regard qui s’éternise un peu trop. Certaines idées visuelles fonctionnent d'ailleurs très bien, notamment autour du travail de sculpture.
Voir la matière passer progressivement de l’argile au bois devient une manière subtile de parler de l’évolution des personnages eux-mêmes. Les émotions se façonnent lentement et les sentiments apparaissent sans avoir besoin d'être clairement formulés. Le film brasse aussi plusieurs thèmes très intéressants. Il y est question de solitude, du poids des attentes sociales au Japon, de la nécessité de ralentir après une vie urbaine étouffante, mais aussi d'orientations sexuelles encore taboues dans certains milieux. La présence discrète d’une base militaire à proximité du village apporte même une tension étrange en arrière-plan.
Régulièrement, des annonces radio préviennent les habitants d’exercices militaires avec tirs réels. C’est un rappel constant qu’un danger extérieur existe, malgré la sérénité apparente du lieu. Mais malgré cette richesse thématique, l'ensemble peine parfois à maintenir une vraie intensité dramatique. Pour moi, le principal problème vient du rythme. Kōji Fukada prend énormément son temps, et parfois beaucoup trop. Certaines scènes ont tendance à se répéter dans leur fonctionnement émotionnel, ce qui fait stagner le récit. À force de retenue, le film finit par installer une certaine froideur. Je comprends l'intention de jouer sur les non-dits et l’ambiguïté des sentiments, mais cette approche crée une distance regrettable avec le spectateur.
Les personnages parlent beaucoup, pourtant leurs émotions restent bloquées derrière une façade très contrôlée. Forcément, j'ai eu du mal à être totalement embarqué sur le plan émotionnel. Le film propose pourtant de superbes idées. La relation entre Yuri et Yoriko reste volontairement floue, ce qui évite de tomber dans quelque chose de trop lourd ou de démonstratif. Le réalisateur préfère mille fois les regards aux grandes déclarations. Certaines séquences, notamment dans un musée d’art contemporain ou autour d’une camera obscura, dégagent une poésie magnifique. Mais cette douceur permanente finit par lisser le film.
Là où Harmonium installait un malaise permanent sous son calme de façade, ce nouveau projet semble parfois trop confortable dans son propre rythme contemplatif. Heureusement, le duo d'actrices principales fonctionne à merveille. Takako Matsu apporte beaucoup de finesse à son personnage de Yoriko, une femme discrète mais traversée par une vraie mélancolie. Face à elle, Shizuka Ishibashi incarne parfaitement cette citadine un peu perdue qui cherche une autre voie dans cette parenthèse rurale. Leur complicité à l'écran donne au film ses meilleurs moments. Rien n’est jamais forcé, tout passe par de petits détails ou des hésitations. Cette simplicité permet d'éviter le piège du mélodrame appuyé.
Le casting secondaire s'en sort très bien aussi, en particulier les deux adolescents. Leur manière beaucoup plus directe et spontanée de vivre leurs émotions offre un contraste saisissant avec les blocages permanents des adultes. Au final, ce long-métrage reste cohérent avec le reste du cinéma de Kōji Fukada. On y retrouve son regard attentif sur les êtres humains, leurs failles intimes et les tensions sociales cachées derrière la banalité du quotidien. Le souci, c’est que cette fois-ci, l’équilibre entre la contemplation pure et l’émotion ne tient pas sur la longueur. L'œuvre est indéniablement belle, délicate et agréable à regarder. Mais il lui manque ce petit supplément de vie ou cette pointe de tension qui m'aurait permis de vraiment m'attacher aux personnages.
À force de vouloir rester subtil et épuré, le réalisateur livre un drame qui finit par tourner légèrement à vide. C'est une proposition de cinéma sincère et élégante, portée par une superbe direction artistique et deux actrices solides, mais qui risque de laisser pas mal de monde sur le côté. Je trouve l'ensemble un peu léger pour une compétition officielle à Cannes. Malgré tout, visuellement, la surprise est totale. C’est un très joli film queer, délicat à souhait, sublimé par les paysages de Nagi. On est en plein dans le cinéma japonais contemporain le plus sensible. C'est un bon moment de cinéma, auquel il a juste manqué ce petit truc en plus pour me marquer durablement.
Note : 5/10. En bref, Quelques jours à Nagi séduit par sa mise en scène délicate, ses magnifiques paysages ruraux et la justesse de son duo d'actrices, qui explorent avec subtilité une relation queer tout en retenue. Cependant, à force de privilégier les non-dits et un rythme très contemplatif, le film de Kōji Fukada installe une distance qui m'a empêché d'être totalement embarqué émotionnellement.
Sorti le 7 octobre 2026 au cinéma - Vu dans le cadre des avant-premières « Après Cannes, c’est encore Cannes » chez UGC
Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.
Retrouvez sur mon blog des critiques de cinéma et de séries télé du monde entier tous les jours
Voir le profil de delromainzika sur le portail Overblog