9 Juin 2026
It Comes in Waves // De Fitch Jean. Avec Adrian Walters, Nendia Lewars et Olunike Adeliyi.
Le cinéma a souvent tendance à traiter les grands drames historiques par le prisme du spectaculaire ou des larmes faciles. C’est pour cela que lorsqu'un long-métrage choisit une voie différente, celle de la retenue et du silence, on a tout de suite envie de s'y arrêter. Avec It Comes in Waves, le réalisateur Fitch Jean pose sa caméra sur un sujet particulièrement lourd et complexe : la façon dont les traumatismes de l'enfance traversent le temps, s'installent dans les valises de l'exil et finissent par bousculer des générations entières. Ce drame canadien suit le quotidien d'un jeune réfugié rwandais installé au Canada, un adolescent qui essaie de se construire une vie normale alors que ses fondations sont encore minées par les souvenirs.
Après avoir fui les horreurs du Rwanda, une famille de quatre personnes repart à zéro à Ottawa, au Canada, où ils font face à des défis inattendus et à de dures réalités dans leur quête d'une vie meilleure.
En choisissant de privilégier l’intime plutôt que de multiplier les effets de manche, Fitch Jean réussit à capter quelque chose de profondément vrai. Même si le film n'échappe pas à quelques longueurs et souffre parfois d'un rythme un peu en dents de scie, l’ensemble dégage une sincérité globale qui touche souvent en plein cœur. L'action prend place au tout début des années 2000. On y fait la connaissance d'Akai, un adolescent plein d'avenir, passionné de course à pied, qui met toute son énergie dans l'athlétisme pour essayer de s'inventer un futur. Pourtant, son sac à dos est bien trop lourd pour ses jeunes épaules. Ayant fui le génocide rwandais avec sa mère pour refaire sa vie de l'autre côté de l'Atlantique, il tente de se fondre dans le décor d'un quotidien ordinaire.
Mais la réalité est brutale : on ne laisse pas un passé pareil derrière soi simplement en changeant de continent ou en changeant de langue. L’équilibre de cette petite cellule familiale, déjà bien fragile, commence à s'effondrer quand la santé de la mère d'Akai se dégrade. Du jour au lendemain, le jeune homme se retrouve projeté dans un rôle d’adulte qu’il n'a pas demandé. Il doit gérer les fins de mois difficiles, les tensions à la maison et l'angoisse permanente de voir ses propres barrières intérieures céder. C'est précisément là que le titre, It Comes in Waves, prend tout son sens. Le traumatisme psychologique ne suit jamais une ligne droite. Il fonctionne par marées.
On se croit parfois sorti d'affaire, installé sur la plage, et puis une nouvelle vague arrive sans prévenir pour tout emporter sur son passage. La grande force de ce récit réside indéniablement dans l'écriture de son personnage principal. Les scénaristes ont eu la bonne idée de ne pas faire d'Akai un héros infaillible ou une victime larmoyante. C'est simplement un adolescent d’aujourd’hui, ou plutôt d'hier, qui fait ce qu'il peut avec les cartes qu'on lui a données. Le film explore magnifiquement ses paradoxes. On ressent d'un côté son envie viscérale de protéger les siens et de maintenir le foyer debout, et de l'autre, son besoin légitime d'insouciance, d'ambition sportive et de liberté propre à son âge. Cette tension permanente donne lieu à des moments de cinéma très forts.
La colère qui couve, la peur du lendemain, la culpabilité du survivant et l’épuisement pur et simple se mélangent sans jamais sonner faux. Fitch Jean évite les grands monologues explicatifs et les scènes de crise théâtrales. Ici, le désespoir s'exprime dans un regard fuyant, une façon de lacer ses baskets trop fort ou un long silence au milieu du salon. Il est évident que la réussite d'un tel projet reposait presque entièrement sur les épaules de son interprète principal. Dans le rôle d'Akai, Adrian Walters s’impose comme une véritable révélation. Son jeu tout en intériorité donne au film sa colonne vertébrale. Akai est un garçon qui encaisse tout sans mot dire, et Walters parvient à rendre ce bouillonnement intérieur visible à l'écran sans jamais forcer le trait.
Les séquences les plus marquantes du film avancent grâce à cette tension sourde. Le spectateur est constamment sur le qui-vive, connaissant le point de rupture proche du jeune homme, mais sans savoir quel sera le déclencheur. Autour de lui, le reste de la distribution apporte une belle authenticité. Les relations de famille sonnent juste, qu'il s'agisse des moments de tendresse maladroite ou des disputes qui éclatent à cause de la fatigue et de la précarité. Ce qui rend It Comes in Waves particulièrement mémorable, c'est son refus catégorique du sensationnalisme. Le réalisateur ne cherche jamais à reconstituer l'horreur historique ou à utiliser des flashbacks traumatisants pour choquer le public.
Ce qui l'intéresse, c'est l'onde de choc. C'est ce qui se passe dix ans après, quand la tempête est passée mais que la pluie continue de tomber à l'intérieur des têtes. À travers le personnage de la mère, le film montre à quel point certaines blessures intimes ne cicatrisent jamais vraiment, se contentant de s'endormir avant de se réveiller au moindre choc. Plus subtil encore, le long-métrage aborde la question de la transmission intergénérationnelle. Akai subit le contre-coup d'un drame qu'il a à peine eu le temps de comprendre, prouvant que les enfants héritent parfois des valises non résolues de leurs parents. Cette couche thématique donne au scénario une belle épaisseur humaine.
Derrière la caméra, Fitch Jean fait preuve d'une belle sobriété. Sa réalisation se met entièrement au service de ses acteurs, privilégiant les plans serrés et les ambiances naturalistes. Cette économie d'effets visuels paye durant les scènes du quotidien, conférant au film un aspect presque documentaire. Toutefois, tout n'est pas parfait dans la construction du récit. L'intrigue s'enlise parfois dans des scènes répétitives qui étirent inutilement la durée du film, provoquant une baisse d'intensité au milieu du visionnage. Les spectateurs habitués à des rythmes plus hollywoodiens risquent de trouver le temps long. Mais pour ceux qui acceptent de se laisser porter, cette lenteur fait aussi écho à la stagnation psychologique des personnages.
Note : 6.5/10. En bref, It Comes in Waves ne révolutionne pas le genre du drame familial, mais il s'impose comme une œuvre sincère, digne et habitée. C'est le portrait touchant de destins invisibles qui tentent de se reconstruire à l'ombre de la grande Histoire. Un film imparfait mais profondément humain qui mérite amplement qu'on s'y attarde.
Prochainement en France
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